Vladimir Poutine et les souverainistes dans le bourbier syrien

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Il y a quelques jours encore, notre débat public résonnait d’un drôle d’écho. On se serait cru dans la nef de la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. Le chœur des souverainistes pro-Russes chantait fort les louanges de Vladimir Poutine. Un homme, un vrai… Celui que la presse russe montre parfois en train de sauver des dauphins à mains nues allait nous sauver de Daech.

La rengaine n’est pas venue seulement des fascinés ou des achetés. Le couplet a été entonné au nom du pragmatisme et de la real politique. Vladimir Poutine, injustement méprisé par les Occidentaux, aurait compris, avant tout le monde, qu’il faudrait composer avec Bachar El Assad contre l’État islamique. Il était temps de le comprendre nous aussi. Après tout, nous a-t-on dit, le monde libre s’est bien allié avec Staline contre Hitler.

Parler, mais pas s’aveugler

Il y a une part de vrai, bien sûr, dans ce pragmatisme. La solution n’est pas d’ignorer Vladimir Poutine, mais contrairement à ce que rabâchent les soutiens du Kremlin, personne ne le fait. Tout le monde lui parle, et il faut continuer. Ne serait-ce que pour éviter un crash aérien entre les deux coalitions dans le ciel syrien. Mais pas s’allier, pas s’aveugler, ni mentir sur ses véritables buts de guerre.

Car, c’est bien pour soutenir le régime syrien, et non pour anéantir l’État islamique que Vladimir Poutine s’est engagé dans ce conflit. Non pas tel Staline combattant Hitler. Mais pour sauver la tête d’un dictateur, responsable de plus de 200 000 morts.

Nous le redoutions la semaine dernière, nous en avons la confirmation.

Alors que l’armée irakienne vise les convois transportant Al Baghdadi et ses lieutenants, alors que la France tente de détruire des camps d’entraînements de Daech, les frappes russes ont visé les rebelles aux portes du régime. Les rivaux de l’État islamique. Ce qui lui a permis d’avancer.

Ces frappes ont même tué des civils. Comme les frappes aériennes américaines en Afghanistan. Sauf que les Américains s’excusent pour leur erreur et sont vivement critiqués par des anti-impérialistes… Qui ne disent rien ou presque à propos de ces morts causés par les frappes russes.

La souveraineté face au devoir de protéger

L’argument invoqué par les soutiens du président russe ? Il intervient à la demande des autorités syriennes, et donc respecte sa souveraineté.

Il y a de quoi sourire. Les mêmes approuvent lorsque Vladimir Poutine viole effrontément les frontières de la nation Ukrainienne, de façon brutale et coloniale. Leur « deux poids, deux mesures », puisqu’ils aiment tellement cette expression les révèle. Ceux-là ne sont pas anti-impérialistes, mais anti-Américains.

Le passé de la plus grande puissance, son intervention catastrophique en Irak, ont laissé des traces. Si le président russe engrange autant de soutiens, c’est aussi — et à juste titre — parce que beaucoup souhaitent plus de multipolarité. D’où l’importance de manier avec une extrême précaution le droit d’ingérence.

Tout pays, a fortiori puissant, se met en tort lorsqu’il agit sans mandat de l’ONU contre la souveraineté d’un autre pays. Mais les Nations-Unies ont aussi été inventés à cause de l’échec de la Société des Nations face au nazisme. C’est au nom du relativisme, du fameux « charbonnier est maître chez soi », qu’Hitler a longtemps pu exterminer en toute impunité, avant de se mettre à occuper d’autres pays. Et c’est au nom du devoir de protéger que l’intervention d’une coalition entre Américains et résistants a permis de nous sauver de l’exil ou du massacre, nous les Français.

Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’équilibre des relations internationales balance depuis entre deux piliers : le respect de la souveraineté d’un côté et le devoir de protéger les populations civiles lorsqu’un État devient fou au point de massacrer son propre peuple de l’autre.

En Syrie, de quelle souveraineté parlons-nous ? Bachar El Assad est un boucher, qui saigne, bombarde et gaze sa population, obligée de fuir, de traverser la Méditerranée pour arriver sur nos côtes.

Vladimir Poutine n’intervient pas en Syrie pour défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais pour défendre le droit des tyrans à disposer de leur peuple.

La peur des « révolutions de couleur »

La Russie de Poutine n’a ni les moyens ni intérêt à venir à bout de l’État islamique. Sa véritable hantise est ailleurs : les « révolutions dite de couleur ». Les printemps ukrainiens, iraniens ou arabes obsèdent le président russe, mais aussi les sites et les médias qui lui sont proches. Et bien sûr, ils n’y voient qu’une manipulation, un complot de la CIA, qui n’a pourtant rien vu venir et s’est montré bien à la traîne.

La réalité, celle qui a pris de court aussi bien le FSB que la CIA, c’est que le monde change. Les États pèsent moins, ils sont fragiles, et les sociétés civiles ont gagné en pouvoir, notamment grâce aux nouvelles technologies. Ce monde qui vient, ce monde qui est déjà là, terrorise les autocrates comme Vladimir Poutine.

Son action en Syrie vise à sortir de l’isolement où l’ont conduit l’annexion de la Crimée et la déstabilisation de l’Ukraine, mais plus encore à se protéger de son propre peuple.

Ce peuple russe dont les sondages (non fiables) nous disent qu’il est tout entier derrière son leader doutait de lui avant la guerre en Ukraine.

Il pourrait de nouveau douter, ne plus accepter les reculs démocratiques et surtout l’impasse économique où il se trouve, une économie gangrenée par la corruption et dépendante des cours des hydrocarbures, sans cette propagande de guerre, sans cet appel constant au patriotisme que permettent les grandes crises et le retour en force de la Russie sur la scène internationale. C’est à cela que servent l’ingérence en Ukraine et l’intervention en Syrie. Un pari risqué.

La presse russe s’inquiète déjà d’un possible bourbier syrien. On ne voit d’ailleurs qu’une seule porte de sortie possible à cette fuite en avant : après avoir été le meilleur allié de Bachar El Assad, la Russie devra lui tordre le bras pour le convaincre, lui et son clan familial, de renoncer au pouvoir en échange d’un sanctuaire.

Sans ce succès diplomatique, l’opération militaire, l’opération sauvetage, tournera court après avoir dérapé. Elle pourrait même devenir un piège. Tout comme l’intervention en Irak l’a été pour George Bush.

Caroline Fourest

Chronique à retrouver tous les lundis sur France Culture à 7h18.

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