Ukraine: comme un parfum de guerre froide

Il flotte bien dans l’air ce parfum. Moscou en joue et en surjoue pour tenter de présenter la crise actuelle comme le résultat d’un complot « occidental », tout en criant au « putsch fasciste ». Plus c’est gros, plus ça passe. La réalité, rappelons-la au cas où, c’est que Moscou et non Washington, Paris ou Berlin, est à l’origine de cette crise.

Ce n’est pas plus l’Occident fantasmé qui a sommé l’Ukraine de choisir entre l’Europe et la Russie, mais bien la Russie. Ce n’est pas l’Occident mais Moscou qui a poussé Ianoukovitch à se montrer brutal envers son peuple, si brutal que se peuple s’est soulevé et l’a destitué.

Enfin, c’est Moscou et personne d’autre qui viole l’intégrité territoriale de l’Ukraine en annexant militairement la Crimée. Ce qui lui faisait envie depuis longtemps. Par-delà la référence à la guerre froide, c’est une guerre coloniale qui se déroule sous nos yeux.

Une colonisation

Elle devrait choquer tout le monde. Et pourtant à l’extrême droite comme à gauche de la gauche, des voix s’élèvent pour justifier l’ingérence et l’agression unilatérale de Moscou…

C’est assez tordant de la part d’une extrême droite souverainiste. Si pro-Poutine qu’elle en vient à soutenir l’agression de la souveraineté ukrainienne pour assouvir les visées impérialistes de la Russie et de son extrême droite. C’est moins surprenant venant de ceux qui analysent toute crise, surtout si l’Otan doit s’en mêler, comme au temps de la guerre froide. Sur Internet, rien n’est plus vendeur que le complot façon CIA, quel que soit le conflit et l’enchaînement des faits. Hier, c’était le printemps arabe qui était manipulé. Aujourd’hui, c’est donc la révolte de Maïdan.

En plus de tordre la réalité, ces hypothèses -fortement manipulées par des auteurs conspirationnistes très souvent pro-Russes- survalorisent le rôle des États tout en méprisant la montée en puissance des sociétés civiles, de plus en plus motrices de l’Histoire.

Bien sûr, des capitales occidentales soutiennent (et c’est bien normal) les revendications démocratiques de ces sociétés civiles, mais elles n’ont ni les moyens ni même la possibilité pratique d’inventer des foules ou de les contrôler.

Les Etats-Unis n’avaient d’ailleurs aucun intérêt à imaginer pareille opération en Ukraine et, tout au contraire, besoin de ménager Moscou sur les dossiers iraniens et syriens, autrement plus prioritaires à leurs yeux.

En revanche, Moscou ne recule devant aucune opération d’intoxication pour effrayer les Ukrainiens russophones, les monter contre ceux de Maïdan, dans l’espoir de susciter des heurts qui lui fourniront un prétexte pour intervenir militairement et annexer au moins la Crimée. Un lieu stratégique pour ses intérêts.

Vers une guerre civile ?

Le risque d’une guerre civile existe-t-il? Il est possible que des Ukrainiens russophones, apeurés par la propagande de Moscou, tabassent ici ou là, c’est déjà arrivé, des pro-Européens. Il est possible que face à ces violences et à l’agression de leur territoire, faisant suite à des décennies d’ingérence post-coloniale, des Ukrainiens nationalistes attaquent des pro-Russes.

Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas. Et même si c’était le cas, ce serait l’affaire des Ukrainiens, plus attachés à leur unité et à leur indépendance qu’on ne le dit, y compris à l’Est. Si la Russie prenait l’initiative d’une guerre sur le sol ukrainien, elle prendrait le risque de les révolter, comme elle finirait par soulever le cœur de ses propres citoyens, qui ne sont plus enfermés derrière le rideau de fer de l’information russe et ont accès à Internet, donc à d’autres visions de l’actualité.

Il n’y a plus de rideau de fer

L’autre différence avec la guerre froide, c’est l’absence de rideau de fer économique. Les intérêts sont bien plus imbriqués qu’au temps de la guerre froide.

Si l’Europe a besoin du gaz russe, la Russie a besoin de vendre son gaz à l’Europe, notamment à l’Allemagne. Ses oligarques vont aussi dépenser leur argent sur la côte d’Azur. La menace de sanctions économiques, le fait que la crise fasse plonger le cours des actions Gazprom, peut donc avoir un véritable impact.

La Russie est un colosse plus fragile qu’il n’y paraît. Ne serait-ce que pour rembourser l’immense dette que doit l’Ukraine à Gazprom.

On peut donc espérer une désescalade, mais pas sans avoir haussé le ton d’abord. Car c’est bien connu, Vladmir Poutine ne connaît et ne respecte que le langage de la force. Il méprise les faibles comme Viktor Ianoukovitch ou les Européens quand ils tergiversent. Il faut donc être déterminés à ne rien laisser passer pour espérer un compromis et ne surtout pas mésestimer la logique belliqueuse dans laquelle se trouve Vladimir Poutine. Ne pas penser selon les standards démocratiques et s’attendre à tout de sa part.
Il faut surtout espérer que cette crise soit résolue par une médiation de l’Union européenne et non pas par une intervention de l’Otan.

L’honneur européen en jeu

Dans cette histoire, il ne s’agit pas seulement -mais c’est déjà beaucoup- d’éviter un bain de sang aux portes de l’Europe, de faire respecter les traités internationaux, d’encourager la suite du printemps démocratique. Il est aussi question de construire enfin une Europe politique et un monde multipolaire, loin, justement, des vieux schémas de la guerre froide.

C’est lors de crises comme celle-ci que se bâtissent les Nations. Et non pas dans le fait de savoir s’il faut réglementer la taille des légumes.

Si l’Union européenne veut être un jour plus qu’un édifice artificiel, si elle veut devenir une vraie Nation européenne, elle doit défendre l’Ukraine et parler d’une seule voix et d’une voix ferme face à la Russie. En s’y prenant bien, elle dégonflera peut-être le poids de l’extrême droite en Ukraine mais surtout la menace extrémiste qui existe en son sein. En s’y prenant mal, elle ravivera les deux.

Caroline Fourest

 

Une réflexion sur “Ukraine: comme un parfum de guerre froide

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s