Peut-on combattre le racisme avec le mot « islamophobie »?

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Le livre d’Adbellalli Hajjat et Marwan Mohammed, Islamophobie: Comment les élites françaises fabriquent le problème musulman, relance la polémique autour de ce mot confus et contrasté. Il peut réouvrir un débat intéressant : sur la coexistence de deux interprétations de ce terme. Certains l’utilisent de bonne foi pour désigner le racisme anti-musulmans. Il existe, augmente et mérite d’être combattu. C’est l’autre utilisation du mot « islamophobie » qui pose question. Celle qui tente de faire passer toute critique de l’Islam, en tant que dogme, religion ou croyance, et même parfois toute critique de l’intégrisme musulman, pour du racisme. A cause de sa construction sémantique : phobie envers l’Islam.

« Musulmanophobie » ne poserait aucun problème, puisque cela voudrait dire « phobie envers les musulmans ». Ce qui est forcément raciste. Mais c’est long. Le mot retenu est plus court, « islamophobie », même s’il veut dire littéralement « phobie envers l’Islam ». Ce qui facilite l’amalgame entre la critique des idées et celles des identités. C’est cette confusion sémantique qui pose problème. A croire que les débats conceptuels sont trop exigents, le débat s’est focalisé sur l’origine de ce mot.

Grossière diversion sur l’origine du mot

Le livre d’Adbellalli Hajjat et Marwan Mohammed commence l’un de ses chapitres par la critique de Tirs Croisés, un livre que j’ai co-écrit en 2003 avec Fiammetta Venner pour comparer les intégrismes, réfuter l’essentialisme visant à attribuer le monopole du fanatisme à l’Islam, tout en réfuant le mot «islamophobie»: «Le mot « islamophobie » a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère. Il a été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de « mauvaises musulmanes » en les accusant d’être « islamophobes ».»

Les auteurs réfutent cette lecture en expliquant que le mot « islamophobie » n’a pas pu être utilisé par les Mollahs iraniens, puisqu’il n’existe pas en persan. En revanche, il l’ont trouvé dans un texte datant du 19e siècle dénonçant certains aspects de la colonisation. Un argument repris en boucle par de nombreux confrères, sans l’interroger.

La propagande sémantique est décidément un art. Car ce n’est pas en farsi mais en anglais que des féministes américaines comme Kate Millet se sont fait traiter d’ «islamophobesé, par les islamistes iraniens et leurs relais, après s’être fait expulser d’Iran. Comme beaucoup de féministes américaines ayant soutenu la révolution et le renversement du Chah par anti-impérialisme, elles n’étaient plus les bienvenues à partir du moment où elles se mises à critiquer le sort fait aux femmes dans l’après-révolution… Elles se sont faite traitées « d’islamophobes », en anglais, quand elle ont commencé à critiquer l’imposition du voile. Comme bientôt tout intellectuel ou militant de culture musulmane osant s’élever contre l’intégrisme, que ce soit Salman Rushdie ou Taslima Nasreen.

Nous n’avons pas dit que les intégristes étaient les seuls à utiliser ce terme. Il s’agissait simplement d’expliquer que l’attaque visant des féministes critiquant le voile, en les faisant passer pour des racistes, avait déjà un précédent dans notre histoire politique récente… Le fait qu’un homme au dix-neuvième siècle l’ait utilisé dans un autre sens n’y change rien.

Un progrès tout de même

Le livre d’Abdelalli Hajjat et Marwan Mohammed présente à la fois un progrès et un recul. Il est bien plus articulé que celui de Vincent Geisser paru en 2003. Intitulé la « nouvelle islamophobie », il visait ouvertement ceux tenant des propos « religiophobes » ou même, selon l’auteur, « islamistophobes », c’est à dire critiques envers les intégristes. Les plus grands « islamophobes » étant à ses yeux les journalistes d’investigation, la Mosquée de Paris et SOS Racisme !

Dix ans plus tard, Marwan Mohammed et Adbellalli Hajjat prennent soin d’énumérer des cas bien réels de racisme anti-musulman, qui pourraient tous nous mettre d’accord. Des vexations inutiles contre des femmes voilées, des extraits de sites comme Riposte laïque ou les propos d’écrivaines comme Oriana Fallaci ou Bat Ye’or, qui franchissent effectivement la ligne d’une vision essentialiste de l’Islam et donc des musulmans. Le problème, c’est que ce livre appellent « islamophobes » à la fois ceux-là et les laïques qui les combattent par antiracisme. Il appelle à les « différencier », tout en les qualifiant par le même terme –« islamophobe »- qui, décidément, pose question…

Racisme anti-musulman

Même si c’est plus long, et donc un vrai défi lancé à la paresse intellectuelle et journalistique, il vaudrait bien mieux parler de racisme anti-musulman. Ce terme a le mérite de cibler la spécificité de ce racisme, parfois effectivement déguisé en défense de la laïcité, sans inclure les propos blasphématoires ou simplement critiques envers l’intégrisme tenues par des laïques, des féministes ou des universalistes… Les véritables cibles de ceux qui utilisent ce mot en connaissance de cause. Le livre dont nous parlons passe son temps à critiquer les intellectuels ou militants universalistes combattant à la fois le racisme et l’intégrisme… Pour mieux mettre en valeur, à la fin, les organisations communautaires pro-voile fustigeant la laïcité, comme les Indigènes de la République ou les Indivisibles, passées maître dans l’art de faire huer Elisabeth Badinter ou SOS Racisme. Sans parler des associations influencées par Tariq Ramadan, comme le Collectif contre l’islamophobie qui l’a invité à ouvrir son premier Gala, et qui sert de fil conducteur à ce livre.

Un lutte au sein de l’antiracisme

Personnne ne doit être naïf. C’est une véritable lutte d’influence qui se joue par chercheurs-militants ou avocats interposés. Avec d’un côté des associations antiracistes universalistes comme SOS Racisme, qui va très mal financièrement. Et de l’autre, des associations communautaristes sponsorisées, tantôt par le Qatar, tantôt par des mécènes américains comme le milliardaire Georges Soros, qui a donné beaucoup d’argent au Collectif contre l’islamophobie. Parfois, la guerre est menée par un ancien avocat du « milieu », comme Karim Achoui, qui pense pouvoir se refaire une virginité en créant une association destinée à lever une armée d’avocats contre l’«islamophobie»… Et qui a commencé par attaquer Charlie Hebdo, pour un dessin plutôt drôle sur les Frères musulmans en Egypte.

Voilà ce qui se joue, mine de rien derrière, ce mot. Que les journaux satiriques la ferment et que les associations comme SOS racisme ferment. Pour qu’il ne reste rien, plus rien, entre les racistes qui montent et les associations communautaristes qui les arrangent. Cela mérite de se méfier des débats anecdotiques et de s’intéresser aux enjeux de cette propagande sémantique.

Caroline Fourest

 http://www.huffingtonpost.fr/caroline-fourest/peuton-combattre-le-racisme-par-islamophobie-anti-musulman_b_4021611.html

 

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