Enquête dans les réseaux extrémistes

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Journaliste, chroniqueuse et essayiste, Caroline Fourest étudie depuis près de quinze ans les mouvements extrémismes et les intégrismes religieux sur lesquels elle a publié notamment : Frère Tariq (Grasset, 2004), La tentation obscurantiste (Grasset, 2006), Libres de le dire, entretien croisé avec Taslima Nasreen (Flammarion, 2010) ; ou encore avec Fiammetta Venner : Tirs croisés, la laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman (Lattès), Marine Le Pen (Grasset, 2011).

Aujourd’hui, mue par un souci didactique aussi bien que citoyen, elle prolonge ce travail à travers une excellente série documentaire (4×52 mn) consacrée aux « Réseaux de l’extrême ».

Cette série est née, dites-vous de la difficulté qu’a la télévision à rendre compte de ses réseaux extrémistes. D’où vient cette difficulté ?

Simplement du fait que la télévision repose sur l’image et que la propagande se joue aisément de l’image. Il est difficile de passer de la communication d’apparence à la réalité de l’idéologie d’un mouvement ; en tout cas de montrer l’apparence que ces réseaux veulent en donner. Pour y parvenir, il faut une grande diversité de sources afin de présenter les multiples facettes qui composent un mouvement. D’où l’idée de cette écriture mêlant à la fois les sources, un fil rouge didactique, des rencontres avec des experts, des images issues d’internet, des bulletins de propagande, le recours parfois à la caméra cachée et des reportages.

Combien de temps avez-vous mis pour mener à bien cette enquête ?

J’ai envie de vous dire depuis dix ans car pour savoir où trouver la source qui est la plus parlante et qui démasque une communication d’apparence, cela demande des années de travail. Dans ma besace, je possédais déjà énormément d’éléments qu’il a fallu que je trie pour sélectionner ceux qui me paraissaient les plus utilisables en télévision. Ensuite, il fallait réfléchir sur la forme que prendraient ces films ainsi que sur les réseaux que nous allions décortiquer.

Justement, comment s’est opéré le choix de ces quatre mouvements ?

J’ai proposé une liste de sept, puis après une discussion avec les gens de France 5 nous l’avons réduite à quatre. Avec de façon évidente,  » Les Enragés de l’identité «  et  » Les radicaux de l’Islam «  qui se situent aux deux bouts du spectre des mouvements extrémistes, et se renforcent mutuellement.

Nous aurions pu traiter des intégristes catholiques mais nous leur avons préféré  » Les Obsédés du complot «  car cette série s’adresse à ceux qui, éventuellement séduits par des producteurs d’informations sur Internet mal intentionnés, peuvent avoir envie de savoir qui leur parle. Enfin, nous voyons bien que le conflit israélo-palestinien revient régulièrement dans des débats, d’où mon désir de traiter ensemble – ce qui est rare à la télévision – les ultras pro-sionistes et les ultras antisionistes.

Avec ces quatre films, je pense que l’on fait à peu près le tour de ceux qui sont les producteurs de tensions et de propagande les plus actifs dans le débat public et sur la toile. Et aussi les plus nocifs pour défaire le vivre-ensemble, crisper les identités, monter des groupes de citoyens les uns contre les autres et semer la défiance anti-démocratique.

Les « Enragés de l’identité » est le groupe le plus important selon moi, il possède grâce à Internet, une large caisse de résonance. A travers l’enquête menée ici, nous réussissons à démontrer que la stratégie de communication assez efficace et séduisant du Bloc identitaire sur l’Islam – notamment à travers les actions contre les Quick Hallal ou les prières de rue – masque en réalité le renouveau d’un mouvement qui vient de très loin : de l’extrême-droite la plus classique ; et d’une obsession très ancienne qui est la défense de la France blanche.

Chaque film décortique les différents groupes et tendances qui les composent…

En effet, mon objectif était de restituer le nuancier de ces différents groupes. Souvent en télévision, faute de temps, on privilégie un et l’on met ensuite tout le monde dans le même panier. Une de mes grandes fiertés avec cette série est montrer ce qui différencie les salafistes djihadistes, les salafistes séparatistes et les Frères musulmans ; ou les ultranationalistes, type  » Jeunesse nationaliste « , des militants du Bloc identitaire.

… et s’achève sur un débat-confrontation.

Cela est né d’une frustration que j’ai ressentie au cours des débats que j’ai pu faire à la télévision. Même si je suis tenue pour quelqu’un qui s’en sort bien face à toute sorte de démagogues, de populistes ou de gens capables de mentir ou ruser pour dissimuler des procédés intolérants et destructeurs pour le vivre-ensemble, je sais à quel point il est difficile de les démasquer lors d’un débat. Car cela ne peut demeurer qu’un débat d’apparence, assez superficiel. Ici la confrontation à lieu après avoir donné aux spectateurs les clés pour comprendre ce qui relève du discours masqué et réel ainsi que des objectifs. Cette confrontation est l’aboutissement du film.

Le film consacré aux « Radicaux de l’Islam » s’achève sur une discussion plus qu’une confrontation avec Tareq Oubrou, l’imam de la mosquée de Bordeaux.

Si j’avais pris Tariq Ramadan avec lequel j’ai déjà été confrontée ou son frère Hani, nous aurions été malheureusement dans un débat de mauvaise foi totale. Je les pratique suffisamment pour savoir que leur maîtrise du double discours est totale. Par ailleurs, ils font de telles pressions et posent de telles conditions, que ceux ne sont pas des gens à qui on peut faire réellement confiance. Et puis, sur un sujet aussi compliqué que l’Islam, j’avais envie de proposer avec Tareq Oubrou, qui est néanmoins membre de l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), un intermédiaire pour lequel j’ai un minimum de respect intellectuel. Avec lui, nous terminons ainsi sur une note apaisante et constructive.

Sur le plan esthétique, cette série est construite comme une balade urbaine. Une manière d’alléger votre propos ?

Avec Olivier Lemaire, le directeur artistique et Rachel Kahn, la productrice, nous désirions avoir en fil rouge de belles images afin d’offrir des bouffées d’oxygène aux spectateurs. Ces balades qui restituent la vie d’un enquêteur permettent aussi d’insérer des commentaires et des éclairages didactiques, car il est essentiel que le public se retrouve au milieu de tous les noms et toutes définitions donnés.

Diriez-vous que votre démarche est à la fois pédagogique et citoyenne ?

Le journalisme est avant tout une pédagogie. Et l’énergie que l’on met pour l’être, notamment envers les démagogues, il faut la puiser dans une volonté citoyenne.

Avez-vous d’autres projets en cours ?

Je suis en train de terminer le montage d’un documentaire diffusé sur France 2 en mars et consacré au groupe féministe Femen. J’espère qu’il sera remarqué pour l’énergie qui s’en dégage. Ce fut un vrai bonheur de travailler en même temps sur ces deux projets si différents. D’un côté, il y a une écriture très tenue qui décortique pour dévoiler ; de l’autre, c’est un film « coup de cœur », plein de force avec moins de commentaires et davantage de scènes de vie. Ce sont deux exercices très différents, très équilibrants et aussi très épanouissants.

Les Réseaux de l’extrême, de Caroline Fourest (France, 2013, 4x52mn). A partir du 5 février sur France 5, tous les mardis à 20 h 35.

LE MONDE TELEVISION | 06.02.2013 à 17h33 • Mis à jour le 07.02.2013 à 12h09

8 réflexions sur “Enquête dans les réseaux extrémistes

  1. chère C. Fourest, longue vie à votre revue si fraîche et si forte de sa soif de vérité

    continue dans cet élan, que force et volonté t’accompagne toujours

    lionel duarte
    rencontré à la « soirée FEMEN » à Paris-
    face book: lionel duharte

  2. Caroline est harcelée essentiellement par des cons ; et, mauvaise nouvelle, comme l’a dit (à peu près) Audiard, leur nombre n’a jamais cessé de croître et n’est pas prêt de s’éteindre. Courage, il faut espérer que, au contraire de l’iceberg, les cons visibles n’en dissimulent pas 4/5 !

    Maurice

  3. Je ne partage pas toutes les prises de positions de Caroline Fourest, et ce, depuis de nombreuses années. Nos relations n’ont pas été toujours cordiales. Mais je tiens à lui apporter mon TOTAL soutien. Elle est TRES courageuse et opiniatre. Elle est républicaine.
    Sur le sujet actuel, je ne suis pas d’accord avec elle ni avec les LGBT ni avec le PS et ses alliés. Mais je suis scandalisé par ce qu’on lui fait vivre.
    Je témoigne qu’à l’époque du PACS, j’ai été victime de menaces de mort mais n’ai jamais eu à supporter de tels évènements.
    Je souhaite que celles et ceux qui ont soutenu le PACS, qu’ils et elles soient ou ne soient pas favorables au « mariage pour tous » à se mobiliser pour soutenir, CONCRETEMENT dans la mesure du possible, l’expression de Mme FOUREST.

    Jan-Paul Pouliquen

  4. bonjour Caroline,
    je m’appelle Florence et je vous admire. Je vous soutiens à 100%.
    vos émissions et vos interventions à la télévision sont d’une grande clarté et j’apprends beaucoup avec vous.merci.

  5. Bravo,

    Notre société a besoin de journaliste comme vous, engagée et non pas enragée.
    Je suis certaine que nous sommes nombreux à vous soutenir.

    Et surtout ne lâchez rien! (fidèle auditrice de France Inter)
    F. Savet

  6. Madame FOUREST,

    Bravo pour votre maîtrise, votre sens de l’honneur et du journalisme. Des femmes comme vous font avancer la démocratie. Laissez les « braillards » vomir leur bile , continuez votre chemin.

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