Les yeux ouverts sur la Syrie

Rien, absolument rien ne peut justifier de fermer les yeux sur les massacres en Syrie. Ni les désillusions attendues du printemps démocratique ni le précédent libyen. Les habitants d’Homs subissent un pilonnage sanglant. Les rares témoins sont pris pour cible. Les observateurs de la Ligue arabe ont été baladés. Les informations les plus alarmantes et les plus difficiles à vérifier circulent. D’après Al-Arabiya, des opposants au régime iranien affirment que leur gouvernement a fourni un four crématoire à son allié syrien. Installé dans la zone industrielle d’Alep, il tournerait à plein régime… Pour brûler les cadavres des opposants tués ? On compte au moins 6 000 morts et plusieurs milliers d’opposants disparus.

Comment l’ONU pourrait rester silencieuse sans trahir sa raison d’être ? L’Assemblée générale, où siègent l’ensemble des nations, a parlé, mais le Conseil de sécurité, son bras armé, est retenu par les veto russe et chinois. En Libye, il a fallu un bain de sang annoncé à Benghazi et les outrances du colonel Kadhafi pour forcer la main de ces deux géants, très souvent partisans du « charbonnier est maître chez soi ».

En dépassant leur mandat, les forces intervenues en Libye ont sauvé des vies, restauré la solidarité et redonné ses lettres de noblesse à la « communauté internationale », mais elles ont aussi facilité la réticence actuelle. Même si, bien sûr, la vraie raison est ailleurs… Dans la peur de voir l’ONU se mêler de toutes les atteintes à la démocratie. Ce que ni la Chine ni la Russie ne souhaitent, surtout en période si troublée. Au vu des crimes en cours, leur veto s’apparente à une complicité.

L’intervention armée en Syrie n’est pas pour autant une évidence. Pour toutes les raisons que l’on connaît. Le risque d’apparaître comme une opération occidentale, et non universaliste. D’où la nécessité d’un accord de l’ONU et de confier le gouvernail à la Ligue arabe, malgré leurs arrière-pensées concernant le Qatar. L’autre risque, lui aussi bien connu, est pour l’après. L’éclatement clanique et religieux, l’épuration qui pourrait cibler les Alaouites, la montée en puissance des intégristes sunnites et les tensions qui en résulteront avec les minorités religieuses, notamment chrétiennes. D’où l’importance de privilégier l’envoi d’une force d’interposition à la livraison d’armes aux insurgés.

Ingérence et indifférence

Ces risques pour l’après existent et ne doivent pas être niés. Mais ce n’est tout simplement pas l’heure d’y songer. Le présent est au sang versé par Bachar Al-Assad et ses sbires. Le tyran d’aujourd’hui, c’est lui. Sous ses bombes, sous ses balles, il n’existe ni clans ni intégristes. Seulement des victimes.

La diplomatie internationale est un art délicat, qui navigue toujours entre deux excès. Celui de l’ingérence et celui de l’indifférence. Le premier excès nuit au destin des nations. Le second au destin de l’humanité. En tout cas lorsque les crimes commis dépassent le cadre d’une répression excessive pour basculer dans le massacre systématique. C’est le cas en Syrie. Il est donc urgent de faire passer le destin commun de l’humanité avant celui des nations.

Caroline Fourest

Publié dans Le Monde du 240212

 http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/02/24/les-yeux-ouverts-sur-la-syrie_1648060_3232.html

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