L’Europe à court d’imagination

Source photo

Mai 68 voulait remettre l’imagination au pouvoir. Elle manque cruellement à la zone euro. A cause de la dette, qui dévore chaque jour la souveraineté de certains Etats. Mais aussi d’un gouvernail européen collectif, où les histoires et les intérêts de chacun peuvent à tout moment le gripper. Pendant ce temps, les transactions financières, elles, ont gagné en vitesse et en opacité. Si bien que le moindre régulateur a toujours une longueur de retard.

L’ensemble de ces facteurs explique la tétanie des acteurs politiques. Les citoyens ont le sentiment de les voir passer à côté de l’histoire, quand ils ne les soupçonnent pas d’être vendus aux intérêts privés. La crise économique débouche, inexorablement, sur une crise de la représentation et de la démocratie. Comment pourrait-il en être autrement quand l’alternative ne se joue plus qu’entre « ceux qui font la rigueur » et « ceux qui ne l’ont pas encore faite », quand des gouvernements impopulaires sont remplacés par des techniciens élevés à l’école des banques ? Il n’est pas difficile de voir où cette crise nous mènera : vers l’explosion de la zone euro puis des extrêmes. Pas de l’extrême gauche, qui pourrait au moins servir à pousser les sociaux-démocrates à plus d’imagination. Mais de l’extrême droite. Comme après la crise de 1929.

Avec un paradoxe : l’histoire ne semble pas devoir servir de leçon mais, au contraire, à précipiter le pire. Car c’est bien l’inconscient allemand et sa peur panique de l’inflation – associée à la montée du nazisme – qui bloque aujourd’hui l’imagination européenne. Au risque de déboucher, demain, sur des scores historiques pour l’extrême droite contemporaine.

Il faut d’urgence sortir de cette orthodoxie pour redonner du sens au clivage qui compte désormais : celui qui sépare les résignés, nationalistes et isolationnistes, des utopistes. L’utopie consiste à croire que cette crise peut déboucher sur une transformation profonde et efficace de l’espace européen. Où chaque Etat conservera sa souveraineté en termes de priorités budgétaires et de redistribution fiscale (sinon la droite et la gauche n’auraient plus de sens), ainsi que ses spécificités culturelles, mais où des mécanismes de solidarité peuvent protéger la zone euro de la spéculation et lui permettre de sortir plus vite de la dette. En mutualisant et en levant un impôt européen – en plus d’emprunts nationaux – qui alimente le Fond de stabilité financière.

En dotant la zone euro d’une agence de notation publique ayant d’autres critères que ceux des agences de notation privées, comme la qualité de vie et l’investissement. Ce qui redonnerait du sens à ces fameuses notes, mais aussi du temps. Tout en encourageant les Etats à maîtriser leurs déficits, mieux que ne le font les traités. Les choses bougent, à chaque secousse.

Reste à assumer le nouveau rôle de la Banque centrale européenne (BCE). Elle doit pouvoir mener une politique offensive et non simplement réflective face à la spéculation. Activer la planche à billets pour jouer, parfois, de l’inflation. Ne plus miser uniquement sur la rigueur, mais aussi sur la relance. Comme tous les espaces monétaires ayant un pilote, et non simplement des pompiers.

Caroline Fourest