Les islamistes tunisiens ne sont pas turcs

En langage médiatique, on appelle ça un « dérapage ». Une phrase de trop, qui trahit généralement la pensée que l’on cherche à dissimuler. A l’approche du scrutin de la Constituante, Rachid Ghannouchi – le leader du parti islamiste Ennahda – s’est laissé aller à une menace à peine voilée : « Faire descendre ses troupes dans la rue en cas de manipulation des résultats des élections. » Son parti n’ayant « pas l’intention de céder facilement le morceau ».

Bien qu’il ait rétropédalé depuis, ces propos ont glacé les démocrates tunisiens, y compris ceux qui avaient fini par croire que le vieux leader intégriste avait changé. Car de quelles « fraudes » parlons-nous ? L’élection à venir est organisée en dehors du ministère de l’intérieur, sous la surveillance d’une haute instance où siège le parti Ennahda. Cette mise en demeure traduit donc une certaine fébrilité, voire une inquiétude par rapport au vote réel des Tunisiens. Notamment des Tunisiennes, qui pourraient faire barrage. Que fera le parti islamiste si son score ne le satisfait pas, s’il fait moins de 30 % par exemple ? Descendre dans la rue et crier à la fraude ?

En agitant le spectre de la violence, Rachid Ghannouchi démontre que la démocratie ne l’intéresse que si elle l’arrange. C’est d’ailleurs le credo de l’un de ses modèles : Hassan Al-Banna. Le fondateur des Frères musulmans n’envisageait la tenue d’élections qu’après un long travail d’islamisation de la société. Histoire d’être sûr que le peuple – ainsi orienté – fasse le bon choix. C’est-à-dire celui des Frères musulmans. Il proposait également de n’user de la violence qu’une fois tous les autres moyens épuisés… Autant dire qu’il l’envisageait.

Cette filiation n’est pas qu’intellectuelle. Rachid Ghannouchi siège sous les ordres du théologien vedette des Frères musulmans, Youssef Al-Qaradawi, au Conseil européen de la Fatwa. Une instance édictant des avis religieux moyenâgeux à l’attention des musulmans d’Europe. Par certains aspects, le parti islamiste tunisien ressemble bien plus à ses frères égyptiens qu’aux islamistes turcs. C’est pourtant en se référant à l’AKP turque que certains chercheurs et certaines chancelleries s’obstinent à le jauger. Il est vrai que la comparaison est plus flatteuse si l’on souhaite faire des islamistes dits « modérés » le nouveau partenaire dit de « stabilité ». Elle n’en est pas moins fausse.

Si les islamistes turcs ont un effet démocratisant, bien qu’islamisant, cela tient à deux raisons majeures. La peur de l’armée et le fait de devoir composer avec une Constitution dont l’article 2 précise que la Turquie est un « Etat laïc ». Mais aussi le fait d’être turcs et non arabes… La Turquie a la mémoire de son puissant Empire ottoman. Il est plus difficile d’y délégitimer la laïcité en l’assimilant à une idée coloniale qu’au Maghreb.

La situation tunisienne est rigoureusement inverse. Les islamistes peuvent jouer du ressentiment envers la France pour rejeter la séparation du politique et du religieux. Mais surtout, en cas de très bon score, le parti Ennahda ne sera pas contenu par une Constitution laïque. Il sera chargé de l’écrire. D’où l’inquiétude, bien réelle, de certains Tunisiens. A qui l’on souhaite une constituante la plus libre possible.

Caroline Fourest

Chronique « Sans détour » |  | 21.10.11 | 13h40

3 réflexions sur “Les islamistes tunisiens ne sont pas turcs

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