L’Europe sans coeur

Il y a des symboles que l’Union européenne ne peut se permettre. La réduction drastique du Programme européen d’aide alimentaire aux plus démunis (PEAD) est de ceux-là.

Rien n’illustre plus l’intérêt de l’Europe que ce mécanisme de solidarité imaginé au lendemain du terrible hiver de 1986-1987. Un an plus tôt, Coluche vient de lancer ses restos à partir d’un cri du coeur : « Quand il y a des excédents de bouffe et qu’on les détruit pour maintenir les prix sur le marché, on pourrait les récupérer et on essaiera de faire une grande cantine pour donner à manger à tous ceux qui ont faim. »

Le constat est juste. Reste à sortir ces stocks de la comptabilité des marchés. C’est ce que fait l’Union européenne, qui agit et les redistribue aux associations caritatives comme les Restos du coeur, le Secours populaire ou Action contre la faim. Trois ans plus tard, en vertu d’une meilleure coordination européenne et d’une réforme de la PAC, ces excédents n’existent plus. Mais l’Union ne renonce pas pour autant à venir en aide aux plus démunis. Elle choisit de remplacer ces stocks par une enveloppe financière : 1 % de la PAC. Près de 500 millions. Moins de 1 euro par Européen… Mais de quoi nourrir plus de 13 millions de personnes en difficulté.

C’était le temps de la solidarité. Le logo de l’Union européenne, son sigle et ses étoiles dorent son blason en décorant les cartons des associations caritatives. C’était avant la crise et le retour des égoïsmes.

En 2008, année maudite, l’Allemagne décide de jouer au juriste tatillon et d’engager un recours. Elle est soutenue par la Suède, soumise à une forte pression de son extrême droite. Le mariage de la rigueur et du repli est en route pour briser l’élan européen. Le droit est avec eux. La Cour de justice de l’Union leur donne raison. La Commission déclare forfait et ne fait pas appel. Mercredi 21 septembre, l’enterrement est programmé. Réunis à Bruxelles, les ministres de l’agriculture sont censés prendre acte. Sur les 500 millions attendus, les associations ne recevront que 113 millions d’euros en 2012. 130 millions de repas en moins rien qu’en France. On a failli voter. Sauf que non. Coluche est mort, mais pas encore la solidarité.

Les ONG ont sonné l’alerte, et le ministre français, Bruno Le Maire, a obtenu un report. Le temps de convaincre l’un des six pays réfractaires (Allemagne, Royaume-Uni, Pays-Bas, République tchèque, Danemark et Suède). En vue d’imaginer une autre solution ou de faire des économies ailleurs. Ce que souhaitent 85 % des députés européens et 19 Etats membres.
Si cette aide ne peut être prélevée sur la politique agricole, pourquoi ne pas le faire au titre du social ? Si l’agriculture – déjà bien fragile – ne peut plus donner, pourquoi ne pas mettre sur pied un mécanisme européen de redistribution des stocks que l’on jette dans les supermarchés ?

L’Europe qui a trouvé le moyen de réduire les stocks agricoles excédentaires ne peut pas être à court d’idées pour éviter de réduire le nombre de repas distribués. Certainement pas au moment où le nombre d’Européens qui ont faim ne cesse d’augmenter (de 10 % à 25%, selon les associations).

Demain, elle devra peut-être recapitaliser ses banques. Qu’entendra-t-on ? Qu’on trouve de l’argent pour les banques et pas pour les pauvres. L’argument sera de mauvaise foi. Puisque la paralysie du crédit signifie plus de faillites et donc plus de pauvres. Il viendra de populistes égoïstes qui font justement pression sur leurs gouvernements pour qu’on ne donne plus aux plus démunis. Mais tout le monde l’aura oublié, contrairement à ce symbole terrible. Celui d’une Europe sans imagination ni volonté pour nourrir ceux que la paralysie politique et la finance dérégulée ont affamés. Il reste un mois pour l’éviter.

Caroline Fourest