De New York à la Palestine

Dix ans après les attentats du 11-Septembre, la page semble tournée. Trois événements ont ritualisé le passage d’une ère à une autre. La chute de la banque américaine Lehman Brothers, le « printemps démocratique » et, pour finir, la mort d’Oussama Ben Laden. Aucun de ces événements ne signifie la fin du danger de l’islam intégriste ou terroriste. Mais tous modifient logiquement notre perception des enjeux et des priorités. Les questions identitaires et religieuses ne sont pas moins vives, mais secondaires, derrière les questions posées par la crise économique et financière. Quid de l’islamisme dans ce monde-là ?

Plusieurs de ses credo ne résonnent plus comme avant. D’abord l’antioccidentalisme de la revanche, faisant écho à un empire ottoman humilié, n’a plus la même saveur. Comment faire rimer « impérialisme » et « occidentalisme » quand la première puissance est dégradée et que l’Extrême-Orient – en l’occurrence la Chine – étend son empire ? Quel sens a la revanche postcoloniale quand la rente pétrolière algérienne suffirait à combler le déficit français ?

De quel djihad parlons-nous quand la France et les Etats-Unis ne soutiennent plus tous les tyrans (ou presque) au nom de la stabilité, mais ont volé au secours des insurgés – y compris salafistes – contre Mouammar Kadhafi ? Comment fédérer quand l’ennemi n’est plus George W. Bush mais Barack Obama, et qu’Oussama Ben Laden a été défait ?

Sur le papier, le djihad international a perdu bien des raisons d’exister et de séduire. En principe, il devrait retrouver son niveau d’avant le 11-Septembre et se « relocaliser » : c’est-à-dire redevenir une constellation de petits groupes désordonnés, semant la terreur pour des raisons locales ou mafieuses (otages contre rançon). Sauf que plusieurs ingrédients peuvent lui maintenir la tête hors de l’eau et même lui donner un second souffle.

D’abord, la pompe à pétrole saoudienne continue d’approvisionner tout groupe se revendiquant de l’islam fondamentaliste. Ce qui permet aux islamistes d’être mieux équipés que les démocrates laïques pour tirer profit de l’après-printemps démocratique. Surtout si les chancelleries américaine et européennes font l’erreur de parier sur eux, et de croire au discours rassurant des Frères musulmans, qui ont toujours joué double jeu et se présentent comme « démocrates » uniquement dans le but d’islamiser.

Faut-il pour autant regretter Kadhafi ou souhaiter voir Bachar Al-Assad se maintenir ? Certainement pas. D’abord, parce que rien ne justifie, jamais, de soutenir des criminels contre l’humanité. Ensuite, parce qu’ils sont responsables de l’état de leurs peuples. De la misère et de la propagande, depuis l’esprit de revanche jusqu’à l’instrumentalisation de l’islam, ayant nourri l’alternative islamiste.

Enfin, il reste un grand dossier, peut-être le dernier à pouvoir donner une apparence de cohérence idéologique à cette funeste internationale. Le conflit israélo-palestinien, qui continue de pourrir la tête des peuples arabes et mine le peuple israélien en train de s' »indigner ». A défaut de pouvoir ramener la paix au Proche-Orient, l’Europe et les Etats-Unis doivent au moins reconnaître l’Etat palestinien à l’ONU. Au lieu d’opposer un veto incompréhensible, sauf pour des raisons politiciennes intérieures, qui fera perdre tous les bénéfices de l’intervention en Libye et coalisera une fois de plus tous les pays du Sud contre ce « deux poids, deux mesures ».

Non seulement cette reconnaissance est logique, car la nation palestinienne existe, mais elle permettrait de donner un caractère plus « territorial », entre deux Etats, à un conflit trop longtemps vécu comme asymétrique et confessionnel. Avec tous les effets irrationnels que cela produit, et tous les démons que cela nourrit. Depuis trop de décennies.

Caroline Fourest
Le Monde du 9/09/11