Le règne des « grandes gueules »

On les trouve sur toutes les antennes. On les reconnaît facilement. Elles dénoncent le politiquement correct. Méprisent ouvertement le conformisme ambiant. Vous écrasent le tympan de leurs logorrhées viriles. Tendent le micro à tous les démagos, à tous les extrémistes, à tous les cris dans le vent, et font passer la moindre parole équilibrée pour une dégonflade. Mènent leur interview façon Fox News, voire FN TV, demandent à leurs invités combien ils gagnent, pour se faire les héros de la revanche sociale. En coupant la parole. Pour bien montrer qu’ils n’en sont pas, eux, du système, du complot. Et on les paie pour ça. Très bien même.

Ce sont des « grandes gueules ». Des journalistes, des éditorialistes, des invités, qui saturent les ondes de leurs ricanements et de leurs insinuations, mais prétendent percer un silence assourdissant. Parce qu’ils posent les « vraies » questions. Celles que se posent les « vraies » gens. DSK est-il soutenu par le « lobby juif » ? Nafissatou Diallo ne serait-elle pas une salope de pauvre, naturellement menteuse et intéressée ? Et pourquoi ne pas dire que les Roms sont fainéants et voleurs ? Ou que les délinquants sont « noirs ou arabes » ?

Ah, les vraies questions… Que ça fait du bien de se les poser franchement ! Et combien ça nous change de ce que l’on peut déjà lire sur Internet ou entendre au bistrot… Le problème des « grandes gueules » n’est pas qu’elles existent, ici ou là, dans les médias, mais qu’elles dévorent un temps d’analyse déjà bien rare pourcontrer tous les poncifs et tous les préjugés qui circulent plus que jamais, et partout ailleurs.

La liberté de parole sur le Net est un acquis inestimable. Elle fait tomber les dictatures. Elle exige aussi plus d’esprit critique de la part des démocraties. Des débats de qualité pour compenser la quantité. De l’expertise, quand toutes les paroles se valent. Cet espace se trouve en principe dans les journaux, sauf lorsque Rupert Murdoch les remplace un à un par des tabloïds sans foi ni loi. On le trouve à la télévision quand le règne de l’Audimat est équilibré par le désir de service public. On le croisait plus souvent en radio lorsque les « grandes gueules » façon RMC, RTL ou Sud Radio étaient moins à la mode.

Sans doute faut-il y voir un effet de contagion inévitable. A force de monter sur le Net, le ton devait bien monter aussi sur les autres médias. Reste que les oreilles saturent, que les esprits s’échauffent et que rien de bon ne peut en sortir. Surtout en période électorale.

On pourrait rêver. Se dire que tant de bruit et de fureur finiront par lasser. Qu’autant de médiocrité ne peut tout simplement pas durer. On pourrait. Mais il suffit de jeterun oeil à l’encéphalogramme de nos voisins italiens pour trembler. Un empire médiatique et une génération auront suffi pour qu’une vague d’émissions débiles et vulgaires emporte l’opinion publique. Pas seulement vers les égouts. Mais dans les bras de politiciens aussi médiocres que racistes et corrompus, allant des affairistes aux extrémistes de la Ligue du Nord.

Ah, ce Berlusconi ! Quelle « grande gueule », celui-là. Il en a dit, des choses politiquement incorrectes. Il en a bouleversé, des conformismes, vaincu des résistances, outrepassé des contre-pouvoirs… Epuisé, le peuple italien tente de se réveiller, mais on ne retrouve pas si facilement ses réflexes après un coma aussi profond. Ce sont les paradoxes des « grandes gueules ». Crier très fort pour nous endormir. Confondre la liberté d’expression avec celle d’abrutir. La rage avec la franchise. La liberté avec l’irresponsabilité. Seprésenter comme un sursaut, alors qu’il s’agit d’un simple défouloir. Et même d’un étouffoir.

Caroline Fourest

| 02.09.11 | 12h36   •  Mis à jour le 02.09.11 | 12h41