Une économie sans radars

Améliorer la transparence de l’économie mondiale est une urgence. Elle qui ressemble à une immense interconnexion d’autoroutes et de routes si dérégulées qu’il n’y aurait plus ni feu rouge, ni stop, ni radar, ni police. Tout juste quelques milices de quartiers sans carte

du réseau. Les seuls panneaux sur la route sont défaillants. Comment imaginer une économie mieux régulée quand les feux de signalement sont entre les mains d’agences de notation si peu nombreuses et si opaques? Comment espérer une meilleure circulation, tant que l’économie sera basée sur la croissance sans intégrer d’autres facteurs,commela corruption ou à l’inverse la qualité de la vie, les droits de l’homme ou l’état des services publics ?

Notre monde financier repose sur une carte routière et des critères d’un autre âge, qui faussent les décisions publiques. La grande illusion apparaîtra lorsqu’une agence de notation finira par dégrader la note des Etats-Unis et son économie à crédit.

Ce jour-là, la remise en question sera brutale. Dans l’urgence, on optera peut-être pour une vieille solution: changer de monnaie de référence, repeindre les panneaux,et reprendre la routecommesi de rien n’était. C’est pourtant la transparence du réseau qu’il faut repenser.

Si l’on consacraitun peu du temps passé à débattre des vrais radars routiers, pour parler de ces indicateurs-là, les citoyens seraient peut-être mieux informés. Ils pourraient choisir plus démocratiquement la conduite à suivre pour mettre de l’ordre dans cette jungle économique.

La défiance qui monte face à la mondialisation est avant tout liée au sentiment que le citoyen n’a plus son mot à dire. Et pour cause. Il se trouve au bout d’une chaîne d’acteurs eux-mêmes dans le brouillard. L’interconnexion des circuits financiers, leur force transnationale, la complexité de leurs montages aboutissant à une cascade où se noie la moindre décision nationale.Dans la cabine, le politique donne parfois l’impression d’être en pilotage automatique.

La fin de la guerre froide s’est satisfaite de cet état brumeux pour imposer le modèle triomphantcommela seule route possible. La déflagration de 2008 et ses conséquences a réveillé les peuples endormis. Elle leur donne de nouveau l’envie de refuser ce chemin tout tracé. Mais comment reprendre les manettes sans mettre ungrand coup de volant et finir dans le fossé ?

Pour choisir une autre route, il faut avoir unGPS économique. Le réseau est si complexe qu’il rend le citoyen à la merci des experts. Ils existent, ils ont des points de vue différents, mais sont souvent disqualifiés par des bonimenteurs. Des moniteurs d’auto-écoles sans permis. Ceux-là aimeraient nous faire croire qu’ils ont trouvé un raccourci. Pour attirer à eux une foule d’automobilistes exaspérés. Si l’on veut éviter les sorties de route ou les culs-de-sac, il faudra bien améliorer le réseau. Rendre au citoyen-conducteur une carte routière plus fiable, changer les indicateurs, séparer les voies (entre la spéculation et l’épargne) et, bien sûr, infliger des amendes aux chauffards de la finance.

Créer une police routière transnationale. Faire en sorte que le citoyen comprenne où sont les leviers, les carrefours, les chemins de traverse et les faux raccourcis. L’inciter à s’emparer des débats, passionnants mais trop peu relayés, que le Parlement européen mèneen vue de créer une agence de notation européenne. Privée ou publique? Sur le modèle d’une fondation, comme le veulent les Allemands, ou sur un autre modèle ?

Voilà un débat qui devrait nous agiter. Pour que l’opinion publique européenne n’émerge pas seulement sur lemode de l’indignation. Mais passe à des choix, publiquement et démocratiquement, concertés.

Caroline Fourest, Le Monde du 16 juillet 2011.

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