Des indignés aux résignés

Le mot « protectionnisme » déclenche les passions. Il mérite qu’on en débatte calmement. De ses avantages et de ses inconvénients. Sans confondre le protectionnisme européen porté par une certaine gauche avec le protectionnisme isolationniste porté par le Front national.

Le livre d’Arnaud Montebourg – Votez pour la démondialisation (Flammarion, 86 p., 2 euros) – parie sur un élan collectif, transformant l’espace européen en espace plus protecteur. Il est préfacé par Emmanuel Todd et rejoint son credo : un partenariat franco-allemand rêvant d’élever les barrières douanières à partir de normes sociales et environnementales, tout en mettant en oeuvre une véritable complémentarité en matière de production européenne. C’est une perspective plus excitante que l’eau tiède de la résignation. Tout comme celle des « économistes atterrés », qui plaident pour une autre conception de la gouvernance économique européenne, tournée davantage vers la coordination et la régulation.

La vraie difficulté de cette utopie, car c’en est une, c’est qu’elle dépend d’une multitude de facteurs extranationaux. Pour mettre en place un protectionnisme européen, il faudrait que les intérêts des pays européens coïncident. Sans quoi, le moindre gouvernement s’engageant dans la coordination prend le risque d’être démis par son peuple.

Il suffit d’observer la difficulté d’entente du couple franco-allemand. Comment ne pas comprendre la réticence de l’Allemagne à secourir des économies du Sud de l’Europe ayant joué au panier percé ? Elle qui a consenti tant de sacrifices, surtout ses salariés, pour financer le coût de la réunification. D’un autre côté, elle doit sa compétitivité à une forme de dumping : des bas salaires qui la rendent plus attractive que d’autres pays européens. Elle a besoin de ces pays et d’une zone euro solide pour vendre ses produits. La clef de l’Europe se trouve dans cette interdépendance. Mais aussi dans l’attitude des peuples européens.

Le mouvement des « indignés » n’est qu’un début. Celui de mille révoltes, portées par une jeunesse indignée. Pour quel débouché ? Soit cette défiance se traduit dans les urnes, nationales et européennes, pour porter au pouvoir des gouvernements capables de se fédérer et de mettre en oeuvre une autre gouvernance économique européenne ; soit cette rage finira submergée par une défiance, plus résignée, notamment portée par les seniors : le protectionnisme isolationniste.

Son récit est plus facile à vendre qu’un protectionnisme européen. Il ne dépend que du vote d’un seul peuple. Et peut donc donner l’illusion séduisante de maîtriser son destin, quand toute la difficulté du politique est de masquer son impuissance à réguler les marchés. Le FN parle déjà de revenir au franc sur la base « 1 franc = 1 euro ». Un slogan simple, mais qui prend le risque de transformer la France en pays du tiers-monde. Chaque Français se retrouvant du jour au lendemain non plus avec 100 euros en poche, mais avec 100 francs. Certes, la baguette de pain aura aussi baissé, mais pas les produits manufacturés importés ! Ni l’essence, ni les nouvelles technologies. Ce qui revient à faire exploser le coût de la vie. Sans parler de la dette.

La grande différence avec l’époque où la France pouvait dévaluer sa monnaie de façon compétitive, c’est qu’elle ne représente plus 20 % mais 86 % de notre PIB (dont 70 % détenus par des capitaux étrangers). Or cette dette est contractée en euros. Ce qui rendrait la France six fois plus endettée et plus dépendante encore des capitaux étrangers.

Voilà comment une idée simple, mais fausse, peut mener les peuples d’Europe à la ruine. A partir d’une indignation légitime. A moins d’un sursaut collectif préférant la synergie au repli. Entre la résignation et l’impasse, le chemin est étroit.

Caroline Fourest 

Article paru dans l’édition du Monde du 18.06.11

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