Caroline Fourest: ne pas baisser la garde (JDD)

La journaliste et essayiste lutte sans relâche contre les extrémistes islamistes, catholiques et frontistes. Elle consacre un livre éclairant à la dirigeante du Front national, Marine Le Pen.

Les jeunes filles ne rêvent plus au prince charmant. Elle a passé une partie de son enfance à Aix-en-Provence, parmi les fontaines murmurantes du cours Mirabeau, à attendre d’être tirée de la nuit par la vie. Qu’un metteur en scène crie enfin « action » pour déchirer la monotonie des jours ! Des parents commerçants, des études dans une école privée catholique, des envies de tourbillon indéfinies. Caroline Fourest a explosé de joie en arrivant à Paris, à 11 ans, dans le quartier de l’Opéra. La liberté d’esprit et la joute intellectuelle ont été au rendez-vous de la capitale.

Elle a mis tôt des mots sur ses combats. Caroline Fourest lutte pour le féminisme et la laïcité, contre l’intégrisme et le fondamentalisme. On la regarde mener ses duels contemporains dans les médias afin de dénoncer toutes les formes d’extrémisme. Sa voix nette, ses idées claires, son visage concentré. « Si on y va avec son ego et son orgueil, on ne peut pas s’en sortir. Il ne faut pas en faire une affaire personnelle. Mais je suis suffisamment amoureuse et heureuse dans ma vie pour encaisser la violence des affrontements. » Caroline Fourest ne s’est pas inventé un personnage parce qu’elle en est incapable. Elle aurait l’impression de se mettre un nez rouge sur le visage. « J’avance en menant des défis intellectuels qui me définissent assez bien. J’aime les archives et les analyses. Je ne sais pas mentir. Je commence, tout juste, à apprendre la politesse. »

L’auteur de La Dernière Utopie s’est souvent retrouvée prise entre plusieurs feux contradictoires malgré la rigueur de ses engagements. Elle est anti-intégriste et antiraciste. Elle rejette autant Tariq Ramadan qu’Éric Zemmour. « Il y a une gauche prioritairement anticolonialiste et une gauche prioritairement antitotalitaire. On peut, à partir de là, percevoir les choses de manière différente, notamment sur la question du voile. » Le choc est, chez elle, identifié. L’étudiante a découvert le camp de concentration de Struthof, en Alsace, avec son école, à 16 ans. « Comment en est-on arrivé là ? Comment fonctionne le lavage de cerveau ? Comment les barrières démocratiques peuvent-elles tomber une à une ? Les êtres humains ont besoin de collectif. C’est leur force et leur faiblesse. Il y a des moments de confusion intellectuelle dont le moindre séducteur venu peut tirer profit. » Ils ont des points communs.

« L’époque est un festin pour les démagogues. Tariq Ramadan et Marine Le Pen attirent des êtres en quête d’absolu au point de les emmener dans une impasse. » Caroline Fourest est persuadée que Marine Le Pen peut se retrouver au second tour de la présidentielle en 2012. Marine Le Pen, écrit avec la politologue Fiammetta Venner, est un livre éclairant sur la présidente du Front national. Enquête, portrait, histoire. La figure du père est au centre de l’histoire de la fille Les atouts de Marine Le Pen sont nombreux. Elle appartient à la génération 1968 et incarne un renouveau ; elle transgresse le féminin/masculin ; elle sait apparaître sympathique ; elle sort gagnante de la comparaison avec son père. Il suffit qu’elle dise une évidence – le nazisme est le « summum de la barbarie » – pour que tout le monde tombe à genoux. Mais si la vitrine tente d’être propre, l’arrière-boutique reste sale. Le tournant laïc et républicain ne doit pas oblitérer la réalité d’un programme nationaliste, xénophobe, isolationniste. Les propositions politiques sont démagogiques et dangereuses. Dérembourser l’IVG, sortir de l’euro, attiser la haine contre les immigrés. Le FN accuse la mondialisation – l’immigration – de tous les maux.

La figure du père est au centre de l’histoire de la fille. « Marine Le Pen a noué un contrat moral avec son père, qui s’est renforcé au fil des épreuves : l’attentat de 1976 contre l’appartement familial, le départ de la mère, la trahison de la sœur, la scission. Marine Le Pen ne rompra pas avec son père. Sa rénovation est donc limitée par un élastique qui est son amour profond pour son père. Mais les nuances existent entre les deux. Le plaisir du père est d’énoncer le pire, la volonté de la fille est d’éviter le pire. Elle veut venger le nom de son père, rendre le quotidien de ses enfants plus léger, gagner sa vie. » On renifle sa faiblesse : un sourire crispé qui masque des pulsions mal contrôlées. L’essayiste s’intéresse aux mauvaises fréquentations de Marine Le Pen. Elle passe au peigne fin connexions, réseaux, compagnonnages, amis. On tombe sur une nébuleuse effrayante faite de bric et de broc extrémistes. Parrain connu dans les milieux du proxénétisme, amis du GUD (Groupe union défense), conseillers nationaux-révolutionnaires.

« On ne peut pas comprendre un politique sans connaître son entourage. Un leader démagogue et populiste dira toujours au peuple ce qu’il a envie d’entendre. Il faut se demander qui a fabriqué le discours. » On a envie de se laver les mains après l’avoir appris. L’argent est une obsession. « Le FN n’est pas une aventure intellectuelle. C’est l’histoire d’un clan qui veut garder la clé du coffre. » « Des torrents de boue vont sortir de l’affaire Strauss-Kahn et le Front national va en faire son miel » Caroline Fourest cherche à renforcer un pacte citoyen qui préserve les libertés individuelles et permette de résister aux intégrismes. « Les vagues de populisme anti-islam et anti-Roms sont notre prochain obstacle en Europe. »

Les victimes de la montée du populisme ont de tout temps été les élites (Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen) et les immigrés (Marine Le Pen). Les affaires concernant Roman Polanski et Dominique Strauss-Kahn doivent être prises au sérieux. « La seule chose dont on puisse se réjouir est qu’il n’y ait pas de second tour entre Marine Le Pen et Dominique Strauss-Kahn. Le niveau des attaques aurait été tellement bas qu’on n’aurait pas pu revenir en arrière. La France ne s’en serait pas relevée. Des torrents de boue vont sortir de l’affaire Strauss-Kahn et le Front national va en faire son miel. » Les discours contre les élites lui semblent condamnables. « Les journalistes les plus snobs sont ceux qui tiennent les discours les plus anti-élites, comme s’ils avaient quelque chose à se faire pardonner. Je n’ai pas grandi dans un milieu intellectuel et je viens de province. Je n’ai rien à faire oublier. »

Elle continuera à lutter contre les extrémistes islamistes, catholiques, frontistes. Elle se sent prête à affronter les insultes, les procès, les menaces. Caroline Fourest en a vu d’autres. On a compté sur elle dès son plus jeune âge. Ses camarades l’élisaient déléguée de classe pour qu’elle aille les défendre auprès des professeurs. Elle avait 16 ans quand son oncle maternel, avec qui elle partait faire du bateau en été, est mort. Sa famille s’en est remise à elle pour le discours. Elle a écrit et puis lu le texte, lors des obsèques, en retenant chacune de ses larmes.

Caroline Fourest a aujourd’hui 36 ans. Elle a quitté la ville de son enfance depuis longtemps pour se retrouver au cœur de l’action. Elle a conquis, sans l’aide de personne, une liberté ancrée. Elle peut ouvrir sa paume autant de fois qu’elle veut : sa liberté ne s’envolera pas. Caroline Fourest se souvient de son grand-père. Un médecin de campagne qui soignait, entre autres, les hommes descendus dans les mines de Gréasque. La solidarité entre mineurs a permis une bonne intégration des mineurs étrangers venus gagner leur vie en Provence. Caroline Fourest pense, de temps en temps, à son grand-père. Il avait une bibliothèque où s’alignaient les livres de Zola et de Maupassant. Il soignait les uns et les autres de la même façon. L’enfant et l’adulte se tiennent la main dans ce souvenir. Ne pas rendre les armes, ne pas baisser la garde.

Marie-Laure Delorme – Le Journal du Dimanche

Samedi 28 Mai 2011