Les nouveaux visages de la Révolution égyptienne

En quelques semaines, le monde arabe s’est identifié à deux figures de contestation tout à fait nouvelles. La première s’appelle Mohamed Bouazizi. Ce marchand de fruits et légumes de 26 ans, qui s’immole par désespoir. Pour alerter et non tuer. La seconde, c’est un homme qui pleure : Wael Ghonim, nouveau visage de la révolution Internet. Juste avant d’être arrêté, il a lancé un groupe Facebook très populaire : « Nous sommes tous Khaled Saïd ». Du nom d’un jeune homme de 28 ans, arrêté et battu à mort par la police. Un visage, parmi d’autres, de la colère. Mille autres raisons ont poussé les internautes égyptiens à bouillir sur la Toile, avant de descendre dans la rue.

On connaissait la suite. Pas Wael Ghonim. Lorsqu’il apparaît sur une chaîne égyptienne, ce jeune cadre de Google vient juste d’apprendre l’ampleur prise par les manifestations du 25 janvier. D’où ses larmes. Il a passé douze jours, les yeux bandés, entre les mains de la redoutable sécurité du régime. Des policiers désemparés. Ils n’ont cessé de lui demander : comment as-tu fait une chose pareille ? Pour qui travailles-tu ? Quelle puissance étrangère ? Ils ont eu si peur de lui et de son pouvoir magique – entendez numérique – qu’ils ne l’ont même pas torturé… Toute la fracture du monde arabe, entre sa vieille garde et sa jeunesse, se trouve résumée dans cet interrogatoire surréaliste.

Wael Ghonim refait surface, lundi. Ses larmes touchent toute l’Egypte. Le lendemain de son apparition télévisée, 10 millions d’Egyptiens, dont des gens qui manifestent pour la première fois, descendent dans les rues. Le jeune blogueur est acclamé place Tahrir, presque gêné. Cette révolution, il insiste, c’est celle du peuple égyptien tout entier. Il faudra pourtant bien qu’il accepte ce nouveau statut de « leader », si l’opposition égyptienne veut avoir enfin un autre visage que celui des Frères musulmans.

Le régime de Moubarak a réussi à semer la panique en invitant les islamistes à la table des négociations. C’est une force incontournable et redoutable, mais elle n’a joué qu’un rôle secondaire. Du jour au lendemain, la voilà propulsée dans les médias, y compris européens, comme la figure de l’opposition. Ses sympathisants font le tour des plateaux de télévision, en sus et place des démocrates sincères. N’est-ce pas le meilleur moyen de faire peur et de couper la révolution égyptienne de ses soutiens ?

Il est temps que l’opinion publique mondiale découvre que la contestation arabe a d’autres visages que celui de l’autoritarisme ou celui de l’islamisme. Il est temps qu’elle connaisse Kareem Amer, l’un des héros de la liberté d’expression en Egypte. A l’heure qu’il est*, nous sommes sans nouvelles. Ses proches ont perdu sa trace dimanche soir, alors qu’il quittait la place Tahrir, avec un réalisateur et des amis.

Des comités de soutien se forment. Kareem Amer a déjà eu des ennuis par le passé. Précurseur de tout ce qui se passe en Egypte, ce jeune étudiant en droit a tenu un blog subversif où il critiquait sans ménagement les islamistes et le pouvoir, jusqu’à son arrestation en 2006. Jugé pour « incitation à la haine de l’islam » et « insulte envers le président de la République », maudit par son propre père, il a passé quatre ans dans les geôles du régime. Il venait d’être relâché, en novembre 2010, lorsque la révolution a éclaté. Elle lui doit une part de culot.

Kareem Amer est d’une liberté de ton redoutable pour tous ceux qui veulent brider l’Egypte. Il a disparu juste après la rencontre entre le général Suleiman et les Frères musulmans.

Dalia Ziada, une jeune journaliste égyptienne, a décidé de partir à sa recherche. Elle ne sait toujours pas s’il a été arrêté ou enlevé par des « fanatiques ». Nous sommes tous à ses côtés pour le retrouver. L’Egypte libre aura besoin de lui, de son parler vrai et de son visage.

Caroline Fourest (Sans détour) Article paru dans le Monde édition du 12.02.11

* Kareem Amer a été retrouvé. Il a passé trois jours, très éprouvants, en détention.

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