Le mur du Caire doit tomber

La révolution fait toujours peur. Celle du monde musulman réjouit autant qu’elle inquiète. Tout le monde pressent son caractère historique. Les uns s’enthousiasment sans penser à demain. D’autres redoutent le changement sans penser aux peuples. Quand l’actualité rejoint l’histoire, personne ne peut prédire la page que nous lirons demain. Cet élan peut déboucher sur une démocratisation et une sécularisation durable comme sur de nouvelles théocraties, déstabiliser le Proche-Orient comme pousser à la paix, raviver l’internationale islamiste comme la démoder.

Nous vivons un tournant comparable à la chute du mur de Berlin. Avec le même espoir et mille incertitudes. A l’époque, des ambassades s’accommodaient fort bien du glacis soviétique. Stable. Une vraie patinoire. Le fendre, c’était prendre un risque. Nous vivons désormais dans un monde multipolaire agité, où la liberté n’est pas allée sans poussée de fièvre, mafieuse, terroriste ou nationaliste. Mais qui regrette le mur de Berlin ?

 

Il y a peu de chances que nous regrettions ces régimes qui vont tomber. Quand bien même le pire en profiterait.

C’est la crainte exprimée par Benjamin Nétanyahou. Son inquiétude serait plus convaincante s’il avait su profiter de la « stabilité » de l’Egypte pour faire avancer le processus de paix. Au lieu de refuser toutes les concessions faites par l’Autorité palestinienne. Résultat, le processus de paix est enterré, l’Autorité palestinienne discréditée, le Hamas revigoré et la gauche israélienne au fond du trou. En quoi cela pourrait-il être pire ? Le conflit du Proche-Orient pourrit la géopolitique depuis trop longtemps. Il a perdu le droit de justifier qu’on diffère, en plus, la démocratisation arabe.

D’autant que, à part la stabilité, on ne voit plus bien la différence entre ces régimes et des théocraties. A force de vouloir couper l’herbe sous le pied des islamistes, leurs politiques sont tout aussi liberticides. A l’ONU, l’Egypte de Moubarak mène la guerre à la « diffamation des religions ». Dans son pays, le régime fait la chasse aux blogueurs critiquant l’Islam, à ses minorités sexuelles, et protège bien mal ses minorités religieuses. Evidemment, un régime intégriste serait pire. Mais, au moins, l’opposition égyptienne laïque pourrait s’organiser pour résister. Au lieu de devoir faire front avec les islamistes contre un régime intégriste qui ne dit pas son nom. Voilà pourquoi il faut souhaiter le changement. Pour avancer.

Cela n’interdit pas de redouter le rôle joué par les Frères musulmans en cas de démocratisation. Nous parlons d’une internationale d’inspiration totalitaire. Sa stratégie, mise au point dans les années 1930 par Hassan Al-Banna, lui a permis de gangrener l’Egypte et de se faire des alliés partout, grâce à un sens de la stratégie très élaboré. Une fois le verrou sauté, ils s’organiseront pour appliquer leur slogan de toujours : « Le Coran est notre Constitution. » En jurant sur la démocratie, ou même sur la Bible s’il le faut… Mais c’est là que les pessimistes peuvent se tromper, s’ils ne tiennent pas compte du contexte.

Nous ne sommes plus en 1979. La révolution islamiste a beaucoup déçu. Les jeunes Arabes connectés à Internet ont vu les vidéos de ces jeunes Iraniens massacrés par les sbires d’Ahmadinejad. Ils s’identifient plus à eux, ou aux jeunes Tunisiens, qu’aux « barbus ». Dans les rues, les quelques « Allah akbar »sont noyés par des cris de « liberté ». Aucun régime ne pourra plus ni les censurer ni les couper du monde.

Enfin et surtout, nous avons changé de génération. Le monde de la décolonisation a été celui du désenchantement et de la frustration. Cette crise identitaire a nourri le fatalisme et le fanatisme. Cette page se tourne enfin. Regardez, écoutez, tous ceux qui vous disent : « Je suis enfin fier d’être arabe. » Cette fierté retrouvée peut tout changer.

Caroline Fourest

Le Monde, samedi 5 février 2011

Pour écouter la chronique de Caroline Fourest sur l’Egypte du 31 janvier 2011 (France culture) :

http://www.franceculture.com/emission-la-chronique-de-caroline-fourest-chronique-de-caroline-fourest-2011-01-31.html