Séculariser puis démocratiser

| 26.11.10 | 14h06

Faut-il souhaiter des élections libres lorsqu’un régime totalitaire menace de triompher par les urnes ? L’élection peut-elle servir à donner les clés d’une démocratie imparfaite aux ennemis de la démocratie ? C’est le dilemme récurrent du monde arabo-musulman. Il s’est posé de façon dramatique en Algérie. Il se pose à la veille de chaque élection en Egypte. S’il était simple à résoudre, il y a longtemps qu’on l’aurait tranché. En théorie, deux tentations abstraites s’affrontent. Celle de la démocratie angélique et celle de la démocratie cynique.

L’angélique croit pouvoir réduire l’alpha et l’oméga de la démocratie au fait d’organiser des élections libres. Sans se soucier du résultat. Peu importe que ces élections portent au pouvoir des tyrans, des fascistes… qui ne rendront pas les clés. C’était le danger lorsque le Front islamique du salut (FIS) menaçait de gagner les élections en Algérie. C’est celui que fait peser la victoire d’un mouvement comme les Frères musulmans en Egypte. Leur visage avenant, le fait qu’ils soient martyrisés par le régime égyptien ne doivent tromper personne. Pour eux, la démocratie n’est qu’un moyen… En vue d’achever une révolution culturelle intégriste à vocation expansionniste et totalitaire.

Les partisans du moindre mal sont prêts à tout pour leur barrer la route. Quitte à soutenir des gouvernements cyniques ? Sous prétexte de faire barrage, les régimes arabes bâillonnent aussi bien les intégristes que les démocrates laïques. Comme Mohamed El-Baradei, empêché de se présenter à l’élection présidentielle. Ce qui ferme la porte à toute alternative réelle, donc à la démocratie.

Comment en sortir ? La recette magique n’existe pas. Seul le poison est bien connu. Tenter la démocratie sans avoir au préalable sécularisé, comme en Algérie, mène à la dictature religieuse ou à la guerre civile. Séculariser tout en tardant à démocratiser, comme en Turquie, n’évite pas une poussée islamiste, mais sur un mode plus contenu. Son effet semble plutôt démocratique. Même si le risque de voir le gouvernement islamiste turc défaire les contre-pouvoirs laïques, militaires et judiciaires, est loin d’être écarté… Ce processus explique pourquoi l’islamisme de l’AKP (Parti de la justice et du développement) est incontestablement moins dangereux que celui des Frères musulmans en Egypte.

C’est aussi une question de calendrier géopolitique. Dans le puzzle des nations, l’Egypte est un foyer historique de l’intégrisme sunnite. Si son triomphe avait lieu avant l’écroulement du régime théocratique iranien, la victoire électorale des Frères musulmans égyptiens pourrait stimuler l’internationale islamiste et encourager la surenchère. Après, elle peut se limiter à la scène nationale et prendre le chemin d’un islamisme à la turque. A condition qu’entre-temps l’Egypte se soit sécularisée… Ce qui est loin d’être encouragé.

Les observateurs extérieurs doivent accepter la complexité de ce mécanisme s’ils veulent y contribuer sans jouer aux apprentis sorciers. Il n’y a pas à choisir entre un régime autoritaire et un mouvement totalitaire. Le premier se sert de la menace intégriste pour différer la démocratie. Le second prétend incarner l’alternative, mais ne rêve que de dictature au nom de la charia. Etouffés entre les deux, les démocrates laïques sont les seuls à mériter notre solidarité.

Pour les soutenir, il faut accepter que la référence à une valeur supérieure à la démocratie – la théocratie – puisse servir à disqualifier un candidat ou un parti intégriste. Tout en veillant au respect absolu des libertés politiques en dehors de cette restriction. Dans l’espoir que les citoyens du monde arabo-musulman aient un jour un autre choix… que la peste ou le choléra.

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du Monde du 27.11.10

Essayiste et journaliste, rédactrice en chef de la revue « ProChoix », elle est l’auteure notamment de « La Tentation obscurantiste » (Grasset, 2005) et de « La Dernière Utopie » (Grasset, 2009)

Democratizar tras secularizar

¿Hay que desear elecciones libres cuando un régimen totalitario amenaza con triunfar por las urnas? ¿Unas elecciones pueden servir para dar las llaves de una democracia imperfecta a los enemigos de la democracia? Es el dilema recurrente del mundo árabe-musulmán. Se planteó de forma dramática en Argelia. Se plantea en la víspera de cada convocatoria electoral en Egipto. Si fuera simple resolverlo, hace tiempo que se habría hecho. En teoría, dos tentaciones abstractas se enfrentan: la de la democracia angélica y la de la democracia cínica.

 

El angelismo cree poder reducir el alfa y el omega de la democracia al hecho de organizar elecciones libres, sin preocuparse del resultado. Poco importa que esas elecciones lleven al poder a tiranos, a fascistas… que no devolverán las llaves al término de su mandato. Ese era el peligro cuando el Frente Islámico de Salvación (FIS) amenazaba con ganar las elecciones en Argelia. Ese es el peligro que pesa sobre la victoria de un movimiento como los Hermanos Musulmanes en Egipto. Pese a su cara amable, el hecho de que hayan sido martirizados por el régimen egipcio no debería confundir a nadie. Para ellos, la democracia no es más que un medio… con el que desarrollar una revolución cultural integrista de vocación expansionista y totalitaria.

 

Los partidarios del “mal menor” están dispuestos a todo para cerrarles el paso. ¿Hasta el punto de apoyar a gobiernos cínicos? Con la excusa de impedir la llegada del integrismo al poder, los regímenes árabes amordazan tanto a los integristas como a los demócratas laicos. Como Mohamed El-Baradei, al que se le impidió presentarse a las elecciones presidenciales. Algo que cierra la puerta a toda alternativa real, y por tanto a la democracia.

 

¿Cómo salir del círculo? No hay receta mágica. Tan sólo el veneno es bien conocido. Intentar la democracia sin haber secularizado previamente, como en Argelia, lleva a la dictadura religiosa o a la guerra civil. Secularizar y retrasar la democratización, como en Turquía, no evita el auge islamista, pero permite contenerlo más. Su efecto parece más bien democrático. Incluso si el riesgo de ver a un gobierno islamista turco deshacer los contrapoderes laicos, militares y judiciales, está lejos de descartarse… Este proceso explica por qué el islamismo del AKP (Partido de la Justicia y el Desarrollo) es indudablemente menos peligrosos que el de los Hermanos Musulmanes en Egipto.

 

Es también una cuestión de calendario geopolítico. En el puzzle de naciones, Egipto es el foco histórico del integrismo suní. Si su triunfo tuviera lugar antes del derrocamiento del régimen teocrático iraní, la victoria electoral de los Hermanos Musulmanes egipcios podría estimular la Internacional islamista y potenciar su espiral de radicalización. Después de ese derrocamiento, podría limitarse a la escena nacional y tomar la vía de un islamismo a la turca. A condición de que entretanto, Egipto se hubiera secularizado… algo que está lejos de ser fomentado.

 

Los observadores externos deben aceptar la complejidad de este mecanismo si quieren contribuir sin jugar a los aprendices de brujo. No se trata de escoger entre un régimen autoritario y un movimiento totalitario. El primero se sirve de la amenaza integrista para diferir la democracia. El segundo pretende encarnar la alternativa, pero tan sólo aspira a una dictadura en nombre de la sharía. Ahogados entre unos y otros, los demócratas laicos son los únicos que merecen nuestra solidaridad.

 

Para apoyarlos, hay que aceptar que la referencia a un valor superior a la democracia –la teocracia—sea razón suficiente para descalificar a un candidato o a un partido integrista. Velando, eso sí, por el respeto absoluto de las libertades públicas, más allá de esta restricción. Con la esperanza de que los ciudadanos del mundo árabe-musulmán tengan un día la opción de elegir algo distinto… de la peste y el cólera.

 

Caroline Fourest es profesora en el Instituto de Ciencias Políticas de París, Sciences-Po París, y redactora jefe de la revista feminista Pro-Choix

[Artículo publicado en Le Monde.

Reproducido en español con autorización de la autora. Traducción de Juan Antonio Cordero Fuertes]

Vers une justice populiste

Le président a décidé de « rapprocher le peuple de la justice ». Quelle belle idée. En coupant le lien incestueux entre le parquet et la chancellerie ? Ce qui éviterait soupçons et « dépaysements » dans l’affaire Bettencourt ? En levant le secret-défense dans l’affaire Karachi ? Pas du tout. En dotant les tribunaux correctionnels de jurés populaires. En espérant que la justice, plus amatrice et plus émotive, ait la main plus lourde… Même pour de simples délits.

Jusqu’ici, la France n’a recours aux citoyens que pour juger des crimes, aux Assises. Ils sont 9 en première instance et 12 en appel. C’est un processus long et coûteux. Il faut indemniser les malheureux, tirés au sort sur les listes électorales. A chaque instant, toute personne inscrite peut être sommée d’arrêter le cours de sa vie pour être enfermée dans un tribunal. Innocent ou coupable ? Le procès peut durer des mois. Tout le monde n’en ressort pas indemne. Certains jurés se désinscrivent des listes électorales par peur d’être de nouveau tirés au sort. On imagine les désinscriptions, massives, si le risque de gagner à ce drôle de loto augmentait.

Sans parler des embouteillages. En raison de la lenteur des Assises, les juges ont tendance à envoyer de plus en plus d’affaires criminelles en correctionnelle. Ce qui revient à alléger, mécaniquement, les peines encourues. Pour lutter contre cette « correctionnalisation », l’ancienne garde des sceaux envisageait de limiter, voire de supprimer, les jurés populaires aux Assises. Au grand dam de certains ténors du barreau, qui aiment à jouer devant un public. En l’occurrence, les jurés citoyens sont souvent « bon public ». Ils suivent presque à chaque fois l’avis des magistrats. Le président parie sur leur plus grande sévérité en cas de simples délits. Au risque de gaver nos prisons, déjà bien pleines, de primo-délinquants.

Ils partageront la cellule de prisonniers libérables pour bonne conduite, mais que l’on maintiendra en prison à cause de la pression populaire. C’est l’autre idée du président. Coller des assesseurs citoyens aux basques du juge d’application des peines (JAP). Pour s’assurer qu’il ne libère pas trop. Tout simplement ingérable. Il faut un long travail de suivi avant de décider d’une libération anticipée. Quel citoyen pourrait l’assister tout du long ? Et que pourra apporter un regard novice, là où un professionnel aguerri – qui connaît le dossier – a déjà des chances de se tromper ?

A moins de vouloir, implicitement, supprimer l’aménagement des peines ? Monstrueux. Cette perspective est le seul moyen de motiver un prisonnier à bien se conduire, malgré la détention et la promiscuité. Supprimer cette perspective, c’est prendre le risque de transformer nos prisons en bombes à retardement. Démagogique et dangereux.

Il est temps d’arrêter de flatter l’opinion publique dans ses peurs au moindre fait divers, et de lui dire la vérité. Le principal drame de la justice aujourd’hui n’est pas la récidive, mais que des milliers de peines prononcées ne soient pas appliquées, faute de moyens. La meilleure façon de lutter contre la récidive n’est pas de charger nos tribunaux de jurés ou d’assesseurs amateurs, mais d’augmenter le nombre des magistrats pour leur permettre d’avoir plus de temps à consacrer à chaque affaire. Et de garder l’argent destiné à indemniser d’éventuels jurés populaires pour des bracelets électroniques.

Si le président tient vraiment malgré tout à une justice populaire, qu’il ne la limite pas aux vols ou aux voitures brûlées. Qu’il vise plutôt les délits financiers. Cette grande délinquance épargnée par sa politique sécuritaire. Entre un pôle financier asséché et une réforme destinée à faciliter la prescription, il est certainement temps que le peuple y mette son nez. Mais pas en tant que jurés… En tant que citoyens.

Caroline Fourest

Essayiste et journaliste, rédactrice en chef de la revue « ProChoix », elle est l’auteure notamment de « La Tentation obscurantiste » (Grasset, 2005) et de « La Dernière Utopie » (Grasset, 2009).

Le Monde du samedi, 20 novembre 2010

Un pacs en arrière

 

Hervé Mariton et cinquante autres députés UMP ont déposé un amendement pour sauver les jeunes mariés du rabotage sur les niches fiscales. S’il passe, ils seront les seuls à conserver le « cadeau » que l’Etat accordait jusqu’ici à tous les couples, qu’ils fussent mariés ou pacsés, l’année de leur union. Mais c’est peu probable. En période de vaches maigres, tous les couples sont censés contribuer. Reste le symbole, et un certain discours politique qui l’accompagne. Hervé Mariton justifie cette différence de traitement par « un choix politique » : celui d’encourager « la famille durable » et le « mariage comme élément structurant de la société ».

Les députés conservateurs n’ont plus la rage aux lèvres, comme au temps de leur croisade contre le pacte civil de solidarité, mais ils tiennent à certains privilèges en faveur du mariage. Une institution réservée à l’élite de notre société conjugale : un homme et une femme, bien évidement. Les seuls à pouvoir fonder une « famille durable »… puisqu’ils sont les seuls à pouvoir se marier. Cherchez l’erreur.

Le problème n’est pas que législateur souhaite établir une hiérarchie entre les contrats conjugaux, comme l’y autorise le Conseil constitutionnel. Mais que ces contrats ne soient pas ouverts à tous – ou plutôt interdits à certains. Ce qui revient à établir une hiérarchie entre les citoyens en fonction de leur orientation sexuelle. Les citoyens homosexuels ayant les mêmes devoirs, mais pas les mêmes droits. Notamment celui de fonder une famille, reconnue légalement, avec la personne de leur choix.

Les choses avancent timidement. Cet été, la Cour de cassation a reconnu l’autorité parentale conjointe à un couple de femmes franco-américaines ayant légalement adopté aux Etats-Unis. Eh oui, n’en déplaise à certains, les couples d’hommes et de femmes n’ont pas attendu la permission du législateur pour fonder une famille…

Plusieurs pays européens, comme les Pays-Bas ou la Belgique, autorisent déjà les procréations médicalement assistées (PMA) pour tous les couples, sans discriminer. La France tarde à en prendre le chemin. Le nouveau projet de loi sur la bioéthique est d’une rare timidité. Il consent à ouvrir la PMA aux couples pacsés, mais à une condition : « Le caractère pathologique de l’infertilité doit être médicalement diagnostiqué. » Ce qui revient à en exclure les couples homosexuels. A moins de se remettre à considérer l’homosexualité comme une maladie.

Entre évolution et régression, la politique devra bien finir par trancher. Même Hervé Mariton le reconnaît : « L’amélioration des droits des homosexuels est un vrai sujet. »La suite est plus étonnante : « Je pense aussi qu’ils souffrent du fait que le pacs soit ouvert aussi aux couples hétérosexuels. » Ainsi donc, les homosexuels souffriraient d’avoir ouvert la voie à un nouveau contrat universel, plébiscité aujourd’hui à 95 % par des couples hétérosexuels… et rêveraient de s’enfermer dans un contrat-ghetto, leur assurant de ne jamais évoluer vers l’égalité. M. Mariton n’est-il pas en train de confondre les rêves gays et lesbiens avec les fantasmes de l’UMP ? Le programme de la majorité présidentielle prévoit, en effet, de communautariser le pacs. Mais les associations gays et lesbiennes n’ont rien demandé. Leurs revendications sont plus universelles. A l’image de la convention pour l' »égalité réelle » votée cette semaine par le Parti socialiste : « Nous ouvrirons pour tous les couples le droit au mariage et autoriserons l’adoption pour tous les couples présentant un projet parental cohérent (mariés, pacsés, concubins, homosexuels ou hétérosexuels). »

Sur ce point, au moins, aucun déficit ni manque de moyens financiers ne devrait permettre d’esquiver le clivage – bien réel – qui existe entre progressistes et conservateurs.

Caroline Fourest

LEMONDE | 12.11.10 | 13h38