Les vieux et les morveux

« La retraite à 18 ans ». C’est l’un des slogans créatifs entendu dans les manifestations lycéennes. L’utopie ferait rêver si elle n’était pas déjà réalisée : le chômage des jeunes. On peut toujours leur objecter des études plus ou moins savantes, il y a de quoi angoisser à l’idée de voir le marché du travail être bouché deux ans de plus par les « vieux ». « Seniors » serait plus respectueux. La solidarité entre les générations, affichée dans les mots, occulte toutefois une tension qui existe dans les faits. Celle d’une société écartelée.

On dirait un supplice moyenâgeux : la roue. Vous attachez le corps social par les pieds, puis par les jambes, et vous tirez. Côté gauche, les inégalités sociales. Côté droit, la pyramide des âges. Au milieu, la douleur.

Le haut du corps vieillit et ne comprend pas pourquoi il a des pieds si jeunes, qui trépignent et s’impatientent. Le moindre à-coup lui donne des palpitations. Le bras droit cherche un bâton pour trouver son équilibre.

Au-dessous du bâton, il y a les pieds, qui se sentent écrasés et se marchent dessus. Le pied directeur se veut « indépendant » (même s’il est parfois guidé) et « responsable ». Ce qui est vrai. On le trouve un peu vieux avant l’âge. Il manifeste pour les retraites avant même d’avoir un emploi. Ses parents ont connu l’âge d’or, le plein-emploi, Mai 68 et la désillusion idéologique. Lui sait que l’avenir sera sans pitié. Il trime à l’école, enchaîne les stages non rémunérés, ne trouve aucun logement lui permettant de quitter le domicile familial, où il trie ses déchets, ne lit plus beaucoup de livres mais beaucoup de sites, se mobilise pour les causes qu’il trouve justes, au cas par cas, sans grille de lecture idéologique a priori. La République sociale ne lui parle pas encore. La révolution le fait sourire. C’est un rêve de vieux.

Rage antisarkozyste

L’autre pied, plus maladroit sans être plus gauche, est agité, irresponsable, et surtout influençable. Il suit facilement des meneurs rêvant de jouer à la guérilla urbaine. On dit de lui que c’est un voyou, connu des services de police. Pourtant, c’est souvent la première fois qu’il enflamme une poubelle ou jette une pierre sur un policier. Pour se défouler, tuer le temps, et se faire remarquer. Surtout du président de la République. Celui pour qui ont voté les vieux et qui ne fait que les narguer. Garde à vue prolongée pour les mineurs, responsabilité pénale avancée… Il y a quelques années, c’était le bac qu’on démocratisait. Aujourd’hui, c’est plutôt la brigade anticriminalité (BAC), le Flash-Ball, la garde à vue et la prison.

C’est sûr, les deux pieds n’auront pas le même avenir. Et, pourtant, ils sont tous les deux notre avenir. N’en déplaise aux maniaques du nuancier, ces deux jeunesses ne se distinguent pas par la couleur. Mais par le degré de maturité et de pessimisme. Entre ceux qui espèrent avoir la même vie que leurs parents et ceux qui craignent de vivre encore plus mal. Qu’elle soit constructive ou totalement destructrice, leur protestation contre la réforme des retraites relève certainement plus du malaise, voire de la rage antisarkozyste, que de l’adhésion à un contre-projet. D’ailleurs, on ne voit pas bien en quoi l’allongement de la durée de cotisation favoriserait des jeunes qui entrent à 26 ans sur le marché du travail, quand ils y entrent…

Dans les deux cas, on nous prépare un avenir où les jeunes ne pourront pas traîner, étudier ou se cultiver. Ils devront être opérationnels au plus vite s’ils ne veulent pas être exclus ou mourir sur le marché. On peut les faire rêver à un monde meilleur, où la taxation du capital permettrait de sauver l’Etat protecteur sans tuer la croissance. Mais pas leur mentir, ni les bercer d’illusions, pour les faire marcher. Cette jeunesse-là n’a pas les moyens de se tromper.

Essayiste et journaliste, rédactrice en chef de la revue « ProChoix », elle est l’auteure notamment de « La Tentation obscurantiste » (Grasset, 2005) et de « La Dernière Utopie » (Grasset, 2000).

Caroline Fourest

Le Monde du 22 octobre

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