La City du mâle

Faut-il baisser le taux de testostérone des salles de marché pour obtenir un capitalisme moins sauvage ? C’est la recette, séduisante, mais pour le moins troublante, que semble suggérer notre ministre de l’économie.

Les chiffres lui donnent raison. Quitte à empocher des bonus moins élevés, les femmes traders prennent généralement moins de risques. Les sociétés administrées par des femmes sont plutôt mieux gérées. Et, pourtant, la France continue de stagner lamentablement en termes d’égalité salariale. Ses conseils d’administration, ultra-masculins, restent ultra-verrouillés. Que faire ? Imposer provisoirement 40 % de femmes dans ces conseils, et pourquoi pas 40 % de femmes traders à la Bourse ? Est-ce vraiment la solution à la crise mondiale et financière ?

L’intérêt pour ces quotas n’est pas sans faire penser au contexte qui a précédé l’adoption de la loi sur la parité. Eclaboussée par les affaires, la classe politique a dû se résoudre à rafraîchir son image en se féminisant. Une parité que l’on peut défendre de deux façons. Le mode égalitaire consent à ce moyen – provisoire – pour crever le « plafond de verre ». Le mode essentialiste, lui, nous explique qu’il faut accueillir la moitié du ciel à l’Assemblée, puisque les femmes sont naturellement douces et moins corrompues. A part, bien sûr, Mme Thatcher… Jolie chanson. Douce illusion.

Discrédités par la crise et passablement déboussolés, les acteurs du monde économique aimeraient bien l’entonner. Incapables de se réguler, ils songent au moins à se féminiser. Pourquoi pas ? Comme pour la politique, l’injection volontariste d’une nouvelle génération de décideurs femmes ne peut pas faire de mal. Non pas parce que les femmes sont naturellement meilleures gestionnaires, mais parce que des siècles de patriarcat les ont entraînées à être globalement plus responsables et plus prudentes.

Le danger serait de défendre ces mesures, non pour mettre fin à une discrimination indécente, mais pour soigner le capitalisme à coups d’hormones femelles. Comme si tous les maux venaient de la libido et de la testostérone… Et non d’un système flattant l’instinct de domination.

La testostérone – qui stimule l’énergie et l’appétit sexuel – existe chez les hommes comme chez les femmes. Même si elle est en moyenne de 40 à 60 fois plus élevée chez les hommes. Son taux varie d’un être à l’autre. Des hommes très passifs peuvent générer moins de testostérone que des femmes très actives. Il est même très probable que ces taux finiront par s’équilibrer après plusieurs siècles d’activité égale. Du coup, l’explication naturaliste, à première vue féministe, conduit à une drôle d’impasse. Faut-il souhaiter un monde de femmes passives, voire soumises et sans libido, pour être bien sûr qu’elles n’augmentent pas leur taux de testostérone et n’agissent comme des hommes ? Voilà qui devrait ravir la droite américaine ultra-libérale, aussi fascinée par la Bourse que par la foi en la différence des sexes…

Il existe une utopie légèrement plus rationnelle et moins puritaine. Où le problème n’est pas la libido ni la testostérone, mais l’envie – non réprimée – de dominer. Le but n’est pas de mettre les traders sous castration chimique, mais de viser une société équilibrée, où les hommes et les femmes apprennent à être actifs et à désirer sans écraser ni dominer. En pensant à eux mais aussi à l’autre. Aux bonus mais surtout aux conséquences. En un mot, il ne s’agit pas d’opposer un capitalisme féminin à un capitalisme masculin, mais d’imposer un système économique responsable. Cela n’interdit pas d’inciter les conseils d’administration à se féminiser. Mais cela demande de ne pas renoncer à un projet plus ambitieux. Celui d’un monde où la régulation démocratique permet de dompter l’instinct destructeur du capitalisme.

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du 16.10.10


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