« Hors-la-loi » et la mémoire des divorcés

 

Le film Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb, sort enfin en salles. Chacun va pouvoir se faire une idée, loin des procès d’intention. Un point de vue de cinéaste est toujours subjectif. Sur un sujet aussi douloureux, il n’est pas surprenant qu’il réveille les passions. Tout dans l’histoire entre la France et l’Algérie est passionnel. La colonisation n’est pas l’extermination. C’est un mariage forcé, mais un mariage quand même. Le divorce fut si terrible qu’il faudra du temps pour cicatriser. Un climat tempéré favoriserait la guérison. Il n’est pas au rendez-vous. L’islamisme et le racisme post-colonial se donnent le mot pour attiser les plaies. Tant pis. L’opération mémorielle sera douloureuse, mais elle ne peut plus attendre.

Hors-la-loi n’est qu’une étape. Son réalisateur a raison : il faudrait cent films pour rendre compte de la guerre d’Algérie à travers chaque point de vue. Celui des militants du Front de libération nationale (FLN), mais aussi des autres Algériens effarés par leurs méthodes : les attentats contre des civils et les massacres de villageois pour les enrôler de force. Celui des partisans de l’Algérie française, mais aussi celui des Français horrifiés par leurs méthodes : les massacres et la torture.

Celui enfin des harkis, vécus comme collabos d’un côté et patriotes de l’autre. Le sort qui leur a été réservé fut si brutal, de part et d’autre, qu’il exige de se mettre à la place de ces enfants de divorcés. Le travail de mémoire n’a de sens que s’il permet d’approcher cette complexité. Il demande d’écouter les historiens et de relativiser les contributions des nostalgiques de l’OAS (Organisation armée secrète) qui crient à l’anti-France dès qu’on donne la version des indépendantistes, et celle des apprentis scénaristes du gouvernement algérien, qui confondent souvent histoire et propagande. En France, dans les écoles publiques, les accords d’Evian ne sont pas enseignés comme une défaite de la France, mais comme la victoire du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Repentance ? Non. Maturité. Qu’en est-il de l’autre côté de la Méditerranée ?

Le travail de mémoire reste instrumentalisé. Le pouvoir actuel tire sa légitimité du FLN. Contredire l’histoire officielle, c’est le contester. En témoigne la polémique déclenchée, en Algérie, par Amirouche. Une vie, deux morts, un testament (L’Harmattan), le livre de Saïd Sadi, leader bien connu de l’opposition. Voilà quarante ans qu’il mûrit un livre consacré au colonel Amirouche, l’un des maquisards ayant lutté pour l’indépendance. Pendant des années, le pouvoir algérien a fait croire qu’il avait été tué par l’Armée française, ce qui est probable, mais que ses ossements avaient été emportés par elle… On a fini par les retrouver dans la cave de l’état-major de la gendarmerie nationale. L’ex-président algérien Houari Boumédiène aurait ordonné de les séquestrer pour empêcher sa commémoration.

Pourquoi ? C’est là que l’enquête de Saïd Sadi se révèle passionnante. Elle nous fait vivre la guerre des clans qui divisait le camp des indépendantistes. Notamment entre les résistants de l’intérieur – les maquis de l’Armée de libération nationale -, et les résistants de l’extérieur – l’Armée des frontières, coordonnée depuis la Tunisie ou le Maroc. Un clan de militaires que l’auteur décrit comme surtout soucieux d’éliminer ses rivaux en vue de s’accaparer le pouvoir après l’indépendance. L’un d’entre eux aurait-il livré le positionnement d’Amirouche aux Français ? Le livre sème le doute. Il est au coeur d’une polémique mémorielle qui dure depuis maintenant cinq mois en Algérie.

Saïd Sadi n’a pas accès aux télévisions algériennes pour en parler. Rachid Bouchareb et ses acteurs, eux, peuvent s’exprimer librement et répondre aux critiques. Si l’on se tourne vers le passé, la guerre fut dégueulasse de part et d’autre, mais au moins les indépendantistes combattaient pour la liberté. Si l’on regarde le présent, les héritiers du FLN n’ont pas tenu cette promesse de liberté, qui justifiait tant de sacrifices.

Caroline Fourest

Le Monde | 24.09.10 |

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