Malbouffe et sacrifice

Le respect de la diversité est-il appelé à tuer le pluralisme ? On aurait tort de réduire le débat sur les Quick halal à une nouvelle polémique liée à l’islam. Il se joue là quelque chose d’infiniment plus passionnant, qui concerne d’ailleurs aussi bien le halal que le casher : l’éternel réglage entre respect du particulier et de l’universel.

Personne ne conteste à une chaîne de restauration rapide la possibilité de vendre des hamburgers halal ou casher. Le débat porte sur l’exclusivité. Est-il souhaitable que certains restaurants Quick – dont la Caisse des dépôts et consignations (CDC) est actionnaire – servent uniquement de la viande halal (à l’exception d’un hamburger alibi, à réchauffer au micro-ondes) ?

Certes, les clients pratiquants sont satisfaits : « Le halal, c’est bon pour tout le monde ! » Manger halal ferait du bien aux musulmans et ne ferait pas de mal aux non-musulmans… Outre qu’il donne envie de se jeter sur une rondelle de saucisson, cet argument révèle un mépris inouï pour le goût et le choix des autres. Au nom du droit à la différence, va-t-on imposer à tous les interdits alimentaires de quelques-uns ? Au risque de ghettoïser un peu plus certains quartiers. A l’inverse, faut-il habiter dans un quartier ghetto pour manger selon ses interdits ?

Un choix marketing véritablement respectueux de la diversité, universaliste et non communautariste, proposerait des hamburgers halal ou casher dans toutes les enseignes Quick, en plus du menu habituel. Mais ce choix suppose quelques investissements.

Les religions n’ont pas imposé leurs interdits alimentaires par hasard. En dehors de l’aspect hygiénique de certaines consignes (il n’existait pas de congélateur), il s’agit surtout de distinguer ceux qui mangent de façon pure de ceux qui mangent de façon impure. S’il voulait respecter à la fois le pluralisme et le culte de la pureté, Quick devrait donc réorganiser ses fourneaux pour cuire les aliments des uns et des autres séparément. Cela coûterait de l’argent. Tandis que ne proposer que du halal permet d’attirer de nouveaux clients tout en faisant de sacrées économies sur la viande.

Dans la grande distribution, le steak halal est à 4 euros le kilo ! Il est en moyenne à 11 euros lorsqu’il est casher et à 7 euros lorsqu’il s’agit d’un steak classique. C’est dire si le tampon « halal » n’a rien d’un label bio et permet d’écouler de la viande bon marché.

Par ailleurs, dans un monde où l’engagement passe aussi par le pouvoir d’achat, consommer halal ou casher n’a rien d’anodin. Ni en termes de soutien à des organisations religieuses prélevant l’impôt sur le sacrifice ni en termes de soutien à la souffrance animale.

Pour être halal ou casher, l’animal sacrifié doit être tué vivant, quitte à se vider de son sang pendant parfois plus de 14 minutes. Cette souffrance, qui n’est rendue obligatoire par aucun texte religieux, peut être évitée. Sensibilisée par la Fondation Brigitte Bardot, la Mosquée de Paris a autorisé l’étourdissement préalable des animaux à condition que cette « anesthésie » (électrique généralement) ne touche pas aux fonctions vitales et soit réversible. Ce qui permet de sacrifier l’animal vivant, mais sans le faire souffrir.

En Autriche, un label halal autorise également l’abattage mécanique. Ce qui pour le coup s’éloigne vraiment de l’esprit de sacrifice individualisé et peut faire penser à une concession à l’industrie agroalimentaire. Le Conseil français du culte musulman (CFCM) et le gouvernement français se sont battus pour empêcher la reconnaissance du label au niveau européen.

Alors qu’une réglementation européenne impose l’étourdissement avant l’abattage depuis 1974, l’abattage rituel continue à bénéficier d’une dérogation. Dans la mesure où il est possible d’étourdir sans tuer, rien ne justifie cette exception. Il est temps de la lever. Et de militer pour un label européen – casher et halal – garantissant une viande de qualité, avec sacrifice à la main, mais sans souffrance animale.

Caroline Fourest

LEMONDE | 10.09.10