Mohamed s’en va

« Ma décision est prise. Je rentre définitivement au Maroc en 2011. » Des mots signés Mohamed. Une profession de foi symptomatique du malaise ambiant, parue sur le site d’information Rue89. Pierre Haski, son directeur, a rarement vu un article susciter un tel intérêt au coeur de l’été : « Près de 200 000 lecteurs, plus de 1 200 commentaires, en plein mois d’août ! »

Mohamed n’est pas un aigri ni un excité de la cause victimaire. Mais un ingénieur de 25 ans. Il gagne 2 700 euros par mois et a choisi de vivre en France. Parce qu’il manquait d’air au Maroc, de cinémas, de pluralisme et d’offre culturelle. Aujourd’hui, c’est en France qu’il étouffe.

Les blagues racistes dont il se moquait jadis sont devenues bien trop sérieuses depuis qu’elles tournent dans la bouche d’un ministre : « Le fait qu’un ministre de l’intérieur fasse une de ces blagues montre à quel point les clichés sont profondément implantés dans l’imaginaire français. Et le fait que l’on me rapporte à un cliché m’est devenu insupportable. »

A tort ou à raison, Mohamed se sent regardé de travers. Sa peur a la forme d’« une petite vieille »« Son regard est plus vif. Son sac est plus serré entre ses bras. Ses jambes bougent plus vite quand je passe trop près. » Il a beau se répéter que cette petite vieille n’est pas la France, qu’il est entouré de Français ayant les yeux de l’amitié, il a décidé de repartir vers un pays où il n’aura pas à se demander s’il fait peur. Quitte à l’enjoliver. Le Maroc qu’il voyait jadis comme un désert est dépeint en palmeraie. Tout y serait plus vert. Même la liberté de conscience !

Ce n’est pas l’avis des « dé/jeûneurs », ces militants laïques du Maroc qui endurent un mois de ramadan où ils ne peuvent manger en public sans risquer d’être arrêtés. Ceux-là rêvent de laïcité. Quelques-uns se battent pour obtenir des papiers français. Mohamed les a, mais veut les rendre. « En France, je suis considéré comme musulman. Mon entourage ne comprend pas que je puisse être agnostique avec mon prénom. On ne comprend pas pourquoi je ne fais pas le ramadan. En deux jours, j’ai dû entendre une dizaine de fois, sur le ton de la blague, que je «finirai en enfer». »

L’oxygène manque

C’est bien pour lutter contre cette assignation que des laïques se battent et débattent. Mais Mohamed n’a plus la force de les distinguer de « la petite vieille ». A force de se croire mis dans le même panier, on jette tous les débats sur l’islam dans la même corbeille : « Ma tête et mon prénom feront toujours de moi un musulman en France. C’est pour cela que je me sens visé par toutes les attaques directes ou indirectes contre l’islam. »

Il faut dire que l’oxygène manque lorsqu’on est coincés entre ceux qui font des blagues sur l’enfer et ceux qui en font sur les Auvergnats. Un Hortefeux, ça va. C’est lorsqu’on en voit partout que commencent les problèmes… Alors, Mohamed rentre. Une décision qu’il regrettera peut-être, mais qui fait écho à d’autres conversations entendues.

D’autres Mohamed ou Ahmed qui songent, eux aussi, à partir. A Londres, où le droit à l’exotisme repose. Au Québec, où aucun passé colonial avec le Maghreb ne vient gâcher le rêve égalitaire. Nous ne parlons pas de jeunes faisant une crise identitaire ou réislamisés, mais de gens mûrs et cultivés, souvent agnostiques, en tout cas laïques, qui combattent l’islamisme… Et qui ne trouvent plus leur place.

Je pense à un ami, fils de harki. En Bosnie, il a combattu sous l’uniforme français des casques bleus, et s’est fait casser la gueule par des racistes de son régiment. Sur Internet, il traque les groupes islamistes et antisémites. Quitte à se faire casser la gueule par ces furieux-là aussi.

Sa mère ne supporte plus de le voir au tribunal à cause d’arrestations au faciès. Elle a pris le voile et lui répète : « Ils ne nous aimeront jamais. » Il en est malade, et ne veut pas la croire. Ce pays est à lui. Cette carte d’identité plastifiée aussi… Le jour où il n’y croira plus, que vaudra la mienne ?

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du 28.08.10

Une réflexion sur “Mohamed s’en va

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s