Un grand besoin de jeu collectif

Le psychodrame autour des Bleus a quelque chose d’un peu sidérant et d’assez touchant. Nous sommes de grands enfants. Pas seulement parce que nous pensons pouvoir tout oublier, nos ennuis, nos échecs ou l’actualité en regardant « onze types courir après un ballon ». Mais surtout par tout ce que nous leur faisons porter sur les épaules : le devoir d’incarner une nation, de jouer collectif, de mériter leurs victoires et d’expier nos échecs.

Des amis des joueurs se sont plaints que la France ne soit pas derrière son équipe quoi qu’il arrive, y compris dans les pires moments. La majorité des Français ont vu dans la victoire des Bafana Bafana un juste dénouement. Une partie pensait déjà que la France ne méritait pas sa qualification à cause de la main de Thierry Henry. Certains y voient cet esprit français propice au dénigrement, à la repentance et au déclin. Alors qu’au fond c’est assez sain et même républicain. Cela s’appelle le goût de la méritocratie.

Nous ne sommes pas assez nationalistes pour souhaiter une victoire imméritée de l’équipe de France. Nous sommes encore assez patriotes pour avoir un pincement au coeur en voyant que notre équipe est la seule à mépriser ostensiblement son hymne national. Je ne parle pas seulement des fétichistes du drapeau, mais de tous ceux qui pensent qu’une équipe doit incarner bien plus qu’une somme d’ego.

Ne pas communiquer et ne pas chanter, c’est nous dire deux fois qu’ils portent un maillot bleu sans penser aux Français. C’est à la fois arrogant et antipathique. A la moindre crise, les supporteurs prennent leur revanche.

En plus, nous sommes un pays assez doué pour les polémiques. Et ça aussi, c’est assez touchant. Dans la passion, chacun s’est vite fait son idée. Alain Finkielkraut y voit le mal des cités : des petites frappes ne respectant plus l’autorité. A l’image de tous les enfants terribles des quartiers populaires qui font vivre un enfer à leur Domenech de prof. Noël Mamère préfère y voir le mal des élites. A l’image de tous les enfants gâtés de la finance ou du gouvernement qui donnent le sentiment de faire passer leurs petits profits avant l’intérêt général. Lecture de droite contre lecture de gauche ? Ce n’est jamais si simple. Et si les deux avaient raison ? Et si nos footballeurs incarnaient à la fois tout ce qui nous mine (l’esprit de clan et l’égoïsme) et tout ce qui nous manque : le sens du collectif et de l’intérêt général ?

A la fois enfants terribles et enfants gâtés, leurs échecs et leurs caprices avaient tout pour allumer les rancoeurs et servir d’exutoire. Mais c’est là que nous sommes de grands enfants. En pensant qu’il suffira des états généraux ou même un big-bang du football pour résoudre notre psychodrame… Bien plus profond.

On peut facilement changer la gouvernance du football, nommer un nouveau sélectionneur et former une nouvelle équipe, soudée par la peur de connaître le même sort que la précédente. Il sera autrement plus compliqué de sortir la France des divisions et des maux qui la minent : l’esprit de clan, signe que la ghettoïsation progresse, et l’esprit de classe, qui explose en même temps que les inégalités. Les riches ne supportent plus les problèmes insolubles des pauvres, et les pauvres ne supportent plus les riches. Il faudra plus qu’une garden-party annulée pour convaincre les classes moyennes et défavorisées qu’elles ne vont pas payer la crise au prix fort, tandis qu’une bande de privilégiés s’évade fiscalement et se goinfre de rapports à 9 500 euros, de Légion d’honneur, de cigares…

Il ne suffira pas de décréter La Marseillaise obligatoire pour donner à tout un pays l’envie de la fredonner en vibrant parce qu’on la ressent. Il faudra plus qu’une communication bien rodée pour redonner à tous les Français l’envie de respecter son entraîneur. Des résultats, bien sûr, mais pas seulement. Il faudra retrouver l’envie de jouer collectif, et non systématiquement les uns contre les autres.

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du 26.06.10