Le vigile et la fausse vigilance

C’est l’histoire d’une fausse vigilance nommée « deux poids, deux mesures ». Une mentalité comptable particulière, qui consiste à tout quantifier, même l’inquantifiable, pour accréditer l’idée d’un complot. Lequel ? Les médias en feraient trop pour les juifs et jamais assez pour les autres.

Très pratiqué sur Internet, ce sport victimaire a ses professionnels, comme Dieudonné, et ses amateurs en chambre. Sa technique est rudimentaire. Il suffit de compter le nombre de minutes ou de lignes consacrées au moindre fait divers impliquant un juif ou un Arabe. Facile et divertissant. Mais l’inverse du journalisme, qui hiérarchise en fonction du contexte. D’où l’incompréhension entre ces deux univers.

Dernier malentendu en date : la mort tragique d’un vigile, survenue le 30 mars. L’enquête a mis quelques jours à y voir clair. D’où la prudence des journalistes, aussitôt interprétée par les propagandistes. Pour ceux-là, l’affaire est vite vue. C’est un crime raciste. Puisque la victime est arabe et que ses agresseurs sont juifs…

Les premières auditions dessinent un scénario plus complexe. Le vigile, Saïd Bourarach, 35 ans, vient de fermer un magasin de bricolage, à Bobigny, lorsqu’un client et son amie souhaitent faire un dernier achat. Il est 19 h 10. Le vigile refuse de rouvir le portail. Le client (un blond tatoué) dit avoir essuyé une remarque antisémite : « J’ai pas trois minutes pour ta race. » Cette version n’est pas confirmée. Une chose est sûre : l’échange verbal dégénère en altercation. Le client utilise son portable pour appeler frère et cousins à la rescousse. Des petites frappes d’une vingtaine d’années, connues des services de police. Le vigile est menacé, insulté et frappé à coups de cric. S’ensuit une course-poursuite. Son blouson ayant été retrouvé sur une berge, sec, tout porte à croire que le vigile l’a retiré avant de se jeter lui-même dans le canal de l’Ourcq. On y repêchera son corps, couvert d’ecchymoses. D’après l’autopsie, il est mort par noyade.

En attendant le procès, ce sont les faits établis. La défiance raciste a pu jouer, de part et d’autre, mais la motivation raciste n’est pas démontrée. Il s’agit donc d’un fait divers. A moins de vouloir transformer toute altercation entre un juif et un Arabe en affaire politique.

C’est le souhait de l’extrême droite, qui exige depuis longtemps qu’on « ethnicise » la moindre agression, même quand cela n’apporte rien. La même logique anime certains groupes victimaires – l’Union des associations musulmanes de Seine-Saint-Denis ou Egalité et réconciliation (mêlant militants du FN et islamistes) – quand ils se rassemblent pour crier au « deux poids, deux mesures ». Quitte à prendre leurs fantasmes pour des réalités, exactement comme cette femme qui prétendait avoir été agressée dans le RER D.

Aucun média n’aurait parlé du meurtre du vigile ! Faux. Le « 20 heures » de TF1 en a parlé. Mais aussi France 3, Le Figaro, Le Journal du dimanche, Le Parisien, Libération, 20 Minutes et même Marianne (pour dire que personne n’en parle)…

Le meurtre serait impuni ! Faux. Les agresseurs ont été arrêtés et seront jugés pour « violences volontaires ayant entraîné la mort ». Cela n’empêche pas Dieudonné d’imaginer un « sketch » sinistre demandant la libération du principal coupable du meurtre d’Ilan Halimi, Youssouf Fofana, sous prétexte de rétablir la justice. Toujours pour servir le même refrain : la mort d’un juif ferait trop de bruit, et la mort d’un Arabe serait tolérée.

Faux. En 1995, lorsque Brahim Bouarram a été retrouvé noyé dans la Seine, après avoir été tabassé par des skinheads en marge d’un défilé du FN, toute la presse s’en est émue. Comme dans l’affaire Halimi. Dans les deux cas, nous avions affaire à des histoires emblématiques, et non à de simples crimes. Or c’est bien l’intention raciste – et non le pedigree ethnique des agresseurs – qui devrait justifier de polémiquer autour d’un fait divers, si tragique soit-il.

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du 29.05.10