Voile intégral et consensus républicain

Il faut souhaiter que ce débat, déjà trop long, s’achève sur un consensus républicain. Une partie de l’opposition a joué le jeu en votant la résolution qui condamne ce signe contraire à la dignité humaine. Le fait que des femmes le portent en étant consentantes, ou disent l’être, n’enlève rien à sa violence. Bien au contraire. Le fait d’accepter et même de défendre le droit à l’humiliation illustre la capacité de nuisance prosélyte d’une telle mentalité sectaire.

Il suffit de lire le témoignage de Zeina, consigné par Djénane Kareh Tager dans Sous mon niqab (Plon, 146 pages, 14,90 euros), pour s’en convaincre. Quoi qu’elles en disent à l’extérieur, les femmes intégralement voilées ne sont pas des citoyennes comme les autres. Certaines ont décidé de le porter par délire mystique, comme d’autres croient devoir donner toutes leurs économies à une secte.

Beaucoup subissent la surenchère de maris dont le goût pour la domination textile n’a rien de religieux ni de très spirituel. Des hommes aiment exhiber la plus grosse voiture pour impressionner leur entourage. Ceux-là font des concours de femmes couvertes : c’est à celui qui exhibera la plus grosse… épaisseur de tissu.

Aucun humaniste ne devrait relativiser la violence de cette surenchère sous prétexte qu’il n’existe que quelques milliers de cas en France. L’esclavage contemporain ne concerne que quelques milliers de cas en Europe. Il mérite pourtant d’être combattu. Dans le cas du voile intégral, le faible nombre plaide même plutôt en faveur de la loi. Il vaut mieux légiférer tant que ce phénomène est marginal. Ce qui est déjà compliqué face à 2 000 cas deviendrait intenable face à 20 000.

Reste la question du fondement juridique et de l’applicabilité de cette loi. Ces deux aspects méritaient d’être longuement débattus. Il faut se rapprocher au maximum d’un fondement juridique imparable, comme le respect de l’ordre public, si l’on ne veut pas offrir une victoire aux groupes sectaires et intégristes. L’avis du Conseil d’Etat ne rassure pas, mais ce dernier était déjà contre la loi de mars 2004.

La difficulté de trouver un consensus républicain n’est pas là. Plus de six ans nous séparent du débat sur la loi sur les signes religieux à l’école publique. A l’époque, la sagesse de la commission Stasi, une formulation générale de la loi et un espace limité (l’école publique) ont permis d’obtenir ce consensus. Ne risque-t-on pas de le fragiliser à force d’aller trop loin dans l’interdiction sans jamais s’atteler à la prévention des phénomènes sectaires ou intégristes ? Voire en menant une politique qui entretient ces incendies ?

Débat anxiogène sur l’identité nationale, propos racistes tenus par un ministre, minimisation des phénomènes sectaires de la part d’une conseillère du président, impression de « deux poids, deux mesures » face au refus d’instruire le dossier des écoles hors contrat intégristes catholiques (dont le scandale a été révélé au grand public par le magazine de France 2 « Les infiltrés »), affaiblissement de l’école publique et de la mixité sociale, aggravation du prosélytisme intégriste en prison…

La liste est longue des péchés commis par ce gouvernement en matière de citoyenneté et de laïcité. Mais le plus grave est peut-être pour l’après-loi sur le voile intégral. Dans la plus grande discrétion, le rapport de la mission parlementaire a réitéré une vieille obsession de Nicolas Sarkozy : modifier la loi de 1905 pour permettre le financement du culte, notamment la construction de mosquées. Une sorte de rééquilibrage politicien, aussi absurde qu’inefficace et dévastateur pour la laïcité à la française, qui ne reconnaît ni ne subventionne aucun culte.

Au final, on aurait presque envie de faire une proposition au gouvernement : banco pour un nouveau consensus républicain au sujet d’une loi censée contrer le voile intégral… s’il renonce à mener une politique fragilisant les antidotes républicains face à l’intégrisme.

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du Monde du 22.05.10

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