La retraite volée

C‘est l’un des aspects négligés du débat sur les retraites : la non-cotisation de certains employeurs et son impact sur la vie de ceux qu’on a « oubliés ».

La question a été posée au président de la République lors du fameux débat organisé, en janvier, par TF1, sur des tables en Formica, avec des citoyens. Parmi eux, Jean-Georges Berthelot. A 68 ans, ce menuisier a largement l’âge de partir en retraite. Pourtant, il doit continuer à suer parce que l’un de ses employeurs, une entreprise de BTP pour laquelle il a travaillé en Afrique, a fraudé et n’a pas cotisé pendant des années… Aujourd’hui, c’est lui qui paie la facture. Emu aux larmes, le citoyen Berthelot a jeté sa détresse au visage du président.

Bien embarrassé et sans mouchoir à portée de main, le président a dit compatir à ce regrettable « accident de la vie ». On lui a promis de stopper les huissiers, de garantir les retraites, mais rien n’est envisagé pour punir ces entreprises hors la loi. Pourtant, le cas de M. Berthelot n’est pas un « accident », isolé ou exceptionnel, ni un coup du destin contre lequel la politique ne peut rien… mais une escroquerie. Le signe d’un mal grandissant que le politique peut tout à fait combattre : la délinquance patronale.

On parle beaucoup des « patrons voyous » qui pratiquent à haute dose l’évasion fiscale. De celle qui brise la solidarité nationale, empêche la redistribution et donc la réduction des inégalités. Il faut aussi parler de la délinquance en matière de cotisations patronales. De ceux qui « oublient » de cotiser pour les retraites de leurs salariés. Sans compter ceux qui ne le font pas exprès, qui cotisent mal ou qui ont cotisé sans être pris en compte par l’administration. Ces cas sont plus fréquents qu’il n’y paraît. Et sont souvent détectés trop tard.

Il est loin le temps où un salarié connaissait seulement deux ou trois employeurs au cours de sa vie. Prenez un métier comme le journalisme, où les piges sont nombreuses. En seize ans d’activité professionnelle, j’ai connu trente employeurs. Près de la moitié a omis de cotiser ou les sommes n’ont pas été prises en compte. Moralité : seuls 27 trimestres au compteur, contre 56 effectués !

Excepté pour rédiger un article, qui pense à regarder son relevé de cotisations avant d’approcher l’âge fatidique ? Comment faire lorsqu’on constate, dix ou vingt ans trop tard, que l’on a perdu la moitié de ses points ? Comment se retourner contre ses employeurs quand la plupart ont fermé depuis belle lurette ? C’est l’une des questions politiques que posent ces « accidents de la vie ». Ils n’en sont pas, mais doivent être combattus avec la même détermination que l’on combat les accidents de la route.

D’abord en mettant des feux rouges. Instaurer une série d’entretiens obligatoires le long du trajet salarial pour faire un point sur sa retraite. Plus l’alerte est précoce, plus il y a de chance de rattraper une cotisation manquant à l’appel. Le même organisme doit pouvoir jouer les gendarmes et rappeler à l’ordre les employeurs-fraudeurs. Enfin, comme toute fraude, le seul moyen d’éviter les récidives est de prévoir des amendes lourdes et symboliques. Une partie de ce dispositif existe, mais de façon émiettée et non clairement balisé, comme il l’est pour l’Urssaf (où le moindre oubli vaut rappel à l’ordre). Outre la question majeure de savoir s’il faut allonger la durée de cotisation et tenir compte de la pénibilité, le débat sur les retraites doit permettre d’aborder cet aspect technique du dossier, où la politique peut beaucoup.

Nous vivons dans une société où certains travaillent peu mais font fructifier leur argent grâce à des transactions financières douteuses, tout en bénéficiant de la protection de l’Etat en cas de crise. Personne ne comprendrait que ceux qui travaillent toute leur vie voient leur retraite s’envoler à cause de l’amnésie de certains employeurs. Encore moins que l’Etat se contente de sortir un mouchoir en leur disant : « Mon pauvre ami, quel accident ! »

Caroline Fourest

LE MONDE | 05.03.10 | 13h05  •  Mis à jour le 05.03.10 | 13h06

Pour consulter vos points retraite : https://www.retraite.cnav.fr/

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