La dernière utopie : un universalisme éclairé

© GILLES DACQUIN

Principalement connue du grand public pour son ouvrage ‘Frère Tariq’ dénonçant le double discours de Tariq Ramadan, Caroline Fourest est une intellectuelle engagée. Professeur à Sciences-Po Paris, journaliste à France Culture et au Monde, fondatrice de la revue féministe, laïque et anti-raciste Pro Choix, la jeune femme fait partie de ces auteurs éclairés pour qui le dialogue est primordial. Rencontre autour de son nouvel ouvrage ‘La Dernière Utopie’ et des problématiques d’intégration, de diversité ou d’identité nationale.

Ses détracteurs aiment à la décrire comme une féministe un peu hystérique s’acharnant contre l’Islam. Quelqu’un d’hermétique aux autres visions du monde. Caroline Fourest est tout le contraire. Muée par un amour de la réflexion et une volonté de défendre un projet ambitieux pour l’humanité, l’essayiste est réellement ouverte au dialogue. Récompensée par le Prix national de la laïcité en 2005, le Prix du livre politique et le prix Jean Zay en 2006, le Prix Aron-Condorcet en 2008, elle n’a d’ailleurs plus vraiment besoin d’en faire la preuve. Dans ‘La Dernière Utopie’, l’auteur revient sur l’universalisme, le multiculturalisme et tente d‘éclaircir les définitions de ces projets de vivre-ensemble aux valeurs fort différentes. Statistiques ethniques, créneaux de piscines non-mixtes, discrimination positive… Caroline Fourest aborde des problématiques houleuses et résolument dans l’air du temps. C’est autour de celles-ci que nous avons choisi de la rencontrer.

Votre ouvrage défend le modèle d’intégration républicain à la française. Pensez-vous que le débat sur l’identité nationale puisse en partie s’expliquer par une crise de ce modèle ?

Les questions qui agitent le Canada ou la Belgique sont les mêmes que chez nous et on ne parle pas du tout d’identité nationale. Lorsque l’Etat pose le débat ainsi, il fait plutôt volontairement une erreur de diagnostic colossale. Il emploie des termes qui orientent le débat vers le mur et fait tout pour qu’on se pose les mauvaises questions. Le problème n’est pas de savoir qu’est-ce qu’être Français. On le sait : on a sa carte d’identité nationale, on est Français, on ne l’a pas, on ne l’est pas. Pour le reste, les historiens trancheront, a posteriori, sur ce qu’ont été les valeurs d’une époque par rapport à une autre.

Ce débat semble finalement assez symptomatique des problématiques que vous décrivez dans ‘La dernière utopie’. Qu’en avez-vous pensé ?

La grande confusion de nos responsables politiques est ce qui me paraît le plus navrant dans la tournure qu’a pris le débat sur l’identité nationale. J’avais d’ailleurs commencé à écrire cet essai bien avant ce débat parce que je pressentais toute cette confusion. Certains politiques, Nicolas Sarkozy au premier chef, n’arrivent toujours pas à faire la différence entre l’origine, la religion et l’orientation politique de nos concitoyens. Ils pensent qu’arabe = musulman et que musulman = intégriste. Le fait d’écraser les nuances est malheureusement assez logique pour les politiques car ils ont peu de temps pour formuler leurs idées et réfléchir à ces sujets. Le rôle des intellectuels est justement de repréciser les choses et réorienter le débat.

En quels termes aurait-il fallu poser ce débat ?

Je ne fais pas partie de cette gauche qui pense qu’on doit déserter ces questions. Je ne laisserai pas ces enjeux symboliques à la droite et à l’extrême droite. Il y a un moyen à la fois antiraciste et laïque de les poser. La vraie question est : comment fait-on pour renouer un pacte entre le particulier et l’universel ? Comment faire face à des demandes de plus en plus particularistes au nom du religieux sans devenir intolérant ni faire sombrer l’idéal universaliste ?

La thèse principale de votre essai est justement que la bonne formule d’ « intégration » réside dans cet équilibre entre respect du particulier et de l’universel. Articuler ces deux éléments apparaît complexe. Existe-t-il des moyens concrets de déterminer où se situe l’équilibre ?

Il n’y a pas de recette magique, mais il existe quelques règles pour ne pas trop se tromper. Face à une demande particulariste portée au nom d’une religion minoritaire, la première est de se demander comment on réagirait si cette requête émanait du catholicisme ou de sa propre religion. Cela permet de regarder l’autre comme un égal et non pas comme un être fondamentalement différent. C’est la meilleure recette pour éviter de sombrer dans l’exotisme, qui n’est jamais que la face polie du racisme. L’autre règle est de bien tenir compte du contexte, de s’interroger sur les intentions du groupe dont émane la demande et sur l’effet qu’aurait une réponse positive à celle-ci.

Dans votre ouvrage, vous insistez notamment sur l’importance de refuser des créneaux non mixtes à la piscine ? Accepter cette requête semble pourtant peu désorganisateur pour la société.

Il s’agit d’un tout. Ce n’est pas la non-mixité en elle-même qui pose problème. Au début du mouvement de libération des femmes, des groupes de parole non mixtes, entre femmes, ont été créés pour parler du viol. La non-mixité visait ici l’égalité homme-femme et s’avérait donc émancipatrice. Lorsque des groupes religieux s’organisent pour obtenir des créneaux de piscine non-mixtes au nom d’une certaine vision de la pudeur, ça vise l’inégalité et la ségrégation sexuelle. Ce n’est pas du tout la même chose. En outre, si on cède à cette demande et que des femmes musulmanes continuent de se rendre à la piscine pendant les horaires mixtes, elles risquent d’être perçues comme des putes et des traitres. Cela augmente la pression communautaire et religieuse sur leurs épaules. Dans ce contexte, je pense que l’intérêt de la république est plutôt de faire baisser cette pression, de favoriser la mixité et l’émancipation. La loi sur les signes religieux à l’école publique est née de cette même logique. Entre des femmes qui veulent à tout prix porter le voile et peuvent toujours aller étudier dans le privé ou par correspondance, et des femmes qui, si le voile est toléré au sein de l’école publique vont devoir le mettre alors qu’elles ne veulent pas, la République choisit d’aider les secondes.

Au fil de votre essai, vous analysez les modèles d’intégration de différents pays. Que pensez-vous de l’approche du gouvernement Sarkozy ?

La diversité devient une forme de fétichisme politique qui sert à masquer qu’on est en train d’abandonner les politiques en faveur de l’égalité des chances ou de lutte contre les inégalités économiques et sociales, pour les remplacer par des politiques cosmétiques beaucoup moins coûteuses visant à faire entrer certains profils variés par quotas dans les grandes écoles. Cela me pose un problème. En outre, cela réhabilite le différentialisme. On essaie d’expliquer aux gens qui ont des préjugés que ce n’est pas parce qu’on a une religion ou une origine différente, que ca fait des nous des êtres humains fondamentalement différent, mais cette utilisation abusive de la diversité transmet le message inverse.

Vous êtes donc défavorable au quota de 30% dans les grandes écoles ?

Je me félicite qu’on est réussi à sauver les critères sociaux et boursiers : Nicolas Sarkozy voulait des critères ethniques. Il souhaitait « lever l’hypocrisie ». Les critères sociaux englobent souvent des enfants d’immigrés, mais dans une perspective universaliste. Par contre, 30% me paraît un quota très élevé. Je ne pense pas qu’on puisse aussi arbitrairement et théoriquement fixer une barre, surtout si elle doit être contraignante. C’est le même problème avec les femmes dans les conseils d’administration. Je comprends complètement ceux qui se disent qu’on a tout essayé et qu’on n’a plus d’autre choix. J’espère simplement qu’on parle de quotas provisoires – ils devraient d’ailleurs avoir une date de péremption. Je ne suis pas opposée à du pragmatisme mais je suis vigilante quant au discours essentialiste qui peut l’accompagner. Il ne faudrait pas que cela réactive des clichés sur le féminin. Il faut assumer ces mesures comme bancales, temporaires et uniquement destinées à mettre un grand coup de pied dans la fourmilière. Contraindre le mouvement par le haut me semble toujours une moins bonne solution que l’encourager par le bas.

Concrètement, comment encourager un mouvement par le bas et ainsi s’inscrire dans une approche plus universaliste, comme vous le prônez dans ‘La Dernière Utopie’?

Je pense qu’il faut entrainer ces mouvements par le débat, l’esprit critique, la dénonciation publique. Aujourd’hui, les journaux publient des schémas montrant concrètement le nombre de femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises. Ca me paraît très positif. S’ils le font chaque année, avec un classement comparant les progrès, d’eux mêmes, les dirigeants vont s’ouvrir à des profils différents. Cela évitera aux femmes qui entrent dans ces conseils d’être accusées d’être là par un effet mécanique de contrainte et de quota. En outre, le consommateur est aussi un citoyen. Lorsqu’il achète, il ne doit pas seulement s’interroger sur les qualités intrinsèques du produit, mais aussi se demander s’il a été fabriqué par des enfants, s’il respecte l’environnement ou si des femmes participent au conseil d’administration de l’entreprise constructrice. Je préfère ce mode d’entrainement. Il met un peu plus de temps, mais enracine le mouvement de façon plus solide.
Les quotas sexuels vous paraissent moins problématiques que ceux liés à l’origine ethnique ?

La différenciation homme-femme est extrêmement balisée : on n’invente pas des catégories pour la faire. Les quotas ethniques, eux, obligent à reconstruire des identités et inventer des catégories complètement abstraites. Enfermer quelqu’un dans cette reconstruction me pose encore plus de problèmes que dans le cas de la catégorisation sexuelle, même si, in fine, je rêve d’un monde où on arrête de mettre les gens dans des catégories. Des anthropologues ont montré qu’il y a tout un continium entre le plus masculin et le plus féminin en matière de squelette et d’ADN. Idem pour le dosage hormonal, on l’a vu avec l’affaire de l’athlète Sud-africaine. Différencier le masculin du féminin est beaucoup plus compliqué que semble le penser certains. On en est encore au Moyen-Age sur ces sujets, j’espère qu’on aura un jour plus d’ouverture d’esprit.

Propos recueillis par Aurélie Louchart

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s