Vraies préfaces et petit tour de passe-passe

Comme seule défense, Tariq Ramadan martèle que mon livre (424 pages et 600 notes) contient 200 erreurs… qu’il n’a bien sûr pas « le temps de détailler ». C’est bien entendu faux. En réalité, il en contient trois. Que Tariq Ramadan et ses fidèles exploitent jusqu’à la corde pour ne pas avoir à répondre sur le fond. C’est de bonne guerre mais tout de même, quel livre peut se vanter de n’avoir commis que trois erreurs factuelles sur 424 pages ? Combien de pages aurait fait mon livre si je m’étais moi-même arrêtée sur de tels détails… Si j’avais comptabilisé le nombre d’erreurs factuelles, y compris sur des faits concernant sa propre famille, contenues dans les livres de Tariq Ramadan ? Mais puisque que j’ai la chance d’avoir des lecteurs aussi exigents, mea culpa pour ces trois erreurs :

1) Une erreur gravissime… Lyon est à deux heures de train de Genève et non une heure. Cela change tout en effet.

2) Un contresens historique sur le Pacte de Bagdad, qui ne change évidemment rien au propos du livre.

3) Et enfin… Une erreur sur la préface citée par Sarkozy lors de l’émission 100’ pour convaincre. En effet, dans mon DVD sur l’émission, je n’ai que la partie sur le moratoire, que j’ai regardée plusieurs fois pour la décrypter. Je me suis appuyée sur les articles de presse relevant que Tariq Ramadan avait été destabilisé par l’allusion à une préface d’un livre de femme. Or il se trouve que Tariq Ramadan a préfacé deux livres de femmes.

Le premier, celui auquel faisait allusion Sarkozy est signé Asma Lamrabet : Musulmane tout simplement. Il invite les femmes musulmanes à trouver le chemin d’un « féminisme islamique » plutôt compréhensif envers l’invitation coranique permettant à un homme de corriger sa femme [1]. Mais ce n’est pas pour moi le plus grave des deux… Car Tariq Ramadan a aussi préfacé un second livre écrit par une femme : les mémoires de Zaynab al-Ghazali, dont l’évocation l’aurait beaucoup plus destabilisé (d’où mon erreur).

Intitulé Des jours de ma vie, ce livre est un brûlot écrit par l’un des militantes des Frères musulmans (dans la branche féminine : celle des Sœurs musulmanes). Elle raconte comment elle a mis son organisation féminine au service de Hassan al-Banna et de son programme totalitaire sans le dire à ses membres, en tenant un double discours : allégeance au guide de la confrérie à l’intérieur, tout en prétendant être autonome à l’extérieur.

Alors que l’entourage de Nasser multiplie les mains tendues envers cette responsable associative prônant l’islamisation des femmes et servant d’agent aux Frères, elle refuse par exemple de participer à un rassemblement organisé par l’Union socialiste en faveur de Nasser, non pas par souci d’indépendance mais par « pudeur » : « J’ai dit : les membres du Conseil d’administration des Femmes musulmanes et ceux de l’Assemblée générale vivent conformément au rite musulman et ne peuvent de ce fait prendre part à ce genre d’activités où il y a plein de monde et où les gens des deux sexes se mêlent les uns aux autres en toute liberté et sans pudeur. »[2]

Elle est arrêtée pour « complot » comme de nombreux islamistes égyptiens de l’époque. Malgré les supplices et la torture, elle nie que les Frères souhaitent renverser Nasser… Mais reconnait devant ses geôliers vouloir instaurer une dictature islamique : « Les Frères musulmans n’ont pas pour objectif d’assassiner Nasser, ni personne d’autre (…) Notre objectif à nous est beaucoup plus important et plus noble. Notre objectif, c’est la manifestation de la vérité pure, la vérité suprême, l’unicité de Dieu sur terre, le monothéisme, l’adoration de Dieu, l’unique, le respect et l’application des commandements du Coran et de la Sunna. Notre cause, c’est celle de gouverner au nom de Dieu et selon ses commandements. Le jour où cela se réalisera, leurs structures s’effondreront et leurs légendes se volatiliseront. Notre objectif est de réformer, d’améliorer, de rechercher la perfection et non pas de détruire, de dévaster ou de faire de l’agitation. [3] »

Toujours dans ce livre préfacé par Tariq Ramadan, Zaynab al-Ghazali raconte son admiration pour l’un des leaders des frères musulmans emprisonnés à la même époque : Sayyed Qotb, l’homme qui a théorisé le droit de tuer les « tyrans apostats » au nom du jihad… Dont Ben Laden dit s’inspirer. Zaynab al-Ghazali raconte comment l’auteur de Signes de piste lui a donné son manuscrit à lire avant qu’elle n’entre en prison, où elle a passé une partie de sa détention avec deux sœurs de Qotb. Même plusieurs décennies plus tard, au moment où elle écrit ses mémoires, elle n’émet pas l’ombre d’une critique envers le théoricien servant de référence aux islamistes qui tuent au nom de l’islam. Au contraire, elle loue d’un bout à l’autre du livre son courage et sa profondeur.

Le fait que Tariq Ramadan ait préfacé cet ouvrage n’a donc rien d’un geste anodin. Il ne s’associe pas au discours de Qotb, dont il juge la pensée trop « réactive » et trop « crispée », mais présente Zaynab al-Ghazali — son fanatisme, sa « pudeur » et son double discours — comme « un modèle pour toutes les femmes musulmanes »[4].

Or c’est bien la question de fond posée par mon livre. C’est aussi celle qu’il voulait esquiver en s’attardant sur un détail sans importance. Le fait que Sarkozy ait fait plutôt référence à la première préface qu’à la seconde ne change rien au fait que Tariq Ramadan ait préfacé ces deux livres ! Le fait qu’il exploite un détail aussi grotesque en dit long sur sa peur de se voir poser les « bonnes questions » : sur l’Iran, le FIS et le GIA, les Frères musulmans…. Hier soir, enfin, elles ont été posées. Hier soir enfin, il a admis en public qu’il ne se contentait pas d’être son petit-fils mais qu’il enseignait Hassan al-Banna comme un « réformiste » modèle. Ce qui fait de lui l’un plus ambassadeurs de la pensée et la méthode des Frères musulmans (ce qui est confirmé par l’ancien Guide de la confrérie, cité dans mon livre). Il était temps que cette vérité, connue de tous les journalistes sérieux enquêtant sur l’Islam politique, soit aussi connue du grand public.

Caroline Fourest

Pour en savoir plus sur les Frères musulmans :

http://www.dailymotion.com/video/x9lirq_le-piege-des-freres-musulmans_news


[1] Paru aux éditions Tawhid, 2002.

 

[2] Zaynab al-Ghazali, Des jours de ma vie, op. cit., p. 33.

[3] Zaynab al-Ghazali, op. cit., p. 117.

[4] Préface de Tariq Ramadan, in Zaynab al-Ghazali, op. cit., p. 11.