Le faux débat de l’identité nationale

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En lançant le débat sur « qu’est-ce qu’être français ? », Eric Besson espérait sans doute des réactions outrancières. Il n’a pas été déçu. En quelques heures, certaines voix à gauche ont fourni la caricature qu’on attendait d’elles : « Pétainisme ! », « Xénophobie ! », « Vous courez après les voix du FN ! »

Tout ça pour quoi ? A ce stade, il n’est question que d’un contrat d’intégration, de faire chanter La Marseillaise, de dispenser des cours d’instruction civique, de naturaliser les étrangers méritants (entendez des sportifs pouvant rapporter des médailles et non des Afghans fuyant la guerre), de valoriser l’apport de l’immigration… Il y a de quoi s’agacer, ironiser, mais pas de quoi hurler. A quelques mois des régionales, des Français – et pas seulement les électeurs potentiels du FN – pourraient en déduire que l’opposition est décidément aveugle aux défis du moment. Le débat n’est-il pas légitime ? Il l’est… Le piège réside dans le choix des mots pour le mener : identité nationale.

La phrase d’Albert Camus n’a jamais été aussi vraie : « Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde. » Or, le ministère de l’immigration et de l’identité nationale est bien mal nommé pour mener un débat si fondamental et si compliqué. Accolés l’un à l’autre, ces deux termes laissent penser que l’identité nationale se décrète, que l’immigration la menace et que la crise du « vivre-ensemble » est un problème d’identité. Rien n’est plus trompeur. Le recul de la mixité et des droits des femmes dans certains quartiers, le repli communautariste, la montée des intégrismes et la dérive sectaire de quelques Françaises – parfois converties – portant le voile intégral relèvent de domaines très différents, souvent confondus, comme l’intégration, la laïcité ou la citoyenneté. Ces questions fondamentales doivent être débattues, mais concernent avant tout le projet de société, et non l’identité.

Au Canada, aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, en Belgique, en Grande-Bretagne, partout on se déchire pour trouver une façon de « faire société » qui puisse « accommoder » certaines demandes émanant de minorités religieuses sans défaire le pacte commun. La ligne de fracture ne sépare pas les immigrés des nationaux. Il s’agit d’un débat entre citoyens, en vue d’arbitrer ensemble entre deux utopies : l’une insiste sur ce qui rassemble, l’autre sur le droit à la différence. L’approche multiculturaliste, qui insiste sur le droit à la différence, s’est surtout développée dans des pays anglo-saxons, où il existe une forte tradition d’échelons communautaires entre l’Etat et le citoyen.

Longtemps vanté comme l’âge mûr de la tolérance, ce multiculturalisme est aujourd’hui critiqué, y compris par des progressistes, pour sa tendance à flatter le différentialisme au détriment de l’égalité, les dérogations au nom de la culture et de la religion, le communautarisme et son incapacité à résister à l’intégrisme. A l’inverse, longtemps critiqué pour sa tentation normative (parfois à juste titre), le modèle républicain – intégrateur, égalitaire et universaliste – relève la tête. Des pays écartelés entre les excès du multiculturalisme et la montée d’un populisme raciste songent à renforcer la laïcité et la citoyenneté pour sortir de ce cercle infernal.

Faire le bon diagnostic suppose d’employer les mots justes. De ceux qui conduisent à fortifier les piliers du modèle républicain universaliste – la laïcité, l’égalité des chances, l’école publique – au lieu de flatter une grille de lecture nationaliste, indigne et erronée. Cela suppose une certaine dose d’autocritique.

Car le modèle républicain français est également en crise. Son principal prédateur n’est pas l’immigration, mais la politique de Nicolas Sarkozy lorsqu’elle dépouille la République au profit d’une vision privatisée du lien social et culturel. Si la gauche arrêtait de trembler et avait le courage de se réapproprier les valeurs républicaines, le piège se refermerait sur ceux qui l’on posé.

Caroline Fourest

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