Et si on allait en voile intégral à la Gay Pride ?

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Il s’appelle Vahid Kiani Motlagh. Il est iranien, gay, menacé d’être pendu dans son pays, mais la France s’apprête à le renvoyer chez lui. Il traversait notre pays pour rejoindre la Belgique, où il voulait se marier avec l’homme qu’il aime. Mais la France l’a arrêté, mis en centre de rétention et s’apprête à faire de lui l’un de ces numéros expulsés dont on tire un bilan politique satisfait.

En Iran, il se fera sans doute arrêter. Par des bassidji, des gardiens de la révolution ou de simples policiers. On l’accusera de viol et de « sodomie », et on le pendra. C’est la coutume dans un pays dont le président, Mahmoud Ahmadinejad, refuse de reconnaître qu’il existe des homosexuels… mais veut bien les tuer quand même. Un ennemi parmi les autres, les opposants politiques, les esprits libres, les journalistes, les femmes qui ne veulent pas se soumettre et porter le voile. On le pendra comme on a tiré sur Neda, cette étudiante de 27 ans qui voulait simplement « plus de libertés ». Pour éliminer toute opposition, toute résistance.

Le voile de Neda, le sang qui coule sur ses yeux, la corde qui attend Vahid, ce sont les signes d’un monde en lutte. Pour l’émancipation. Pendant ce temps, sur les trottoirs de France, des Samia ou des Marie-Christine ont choisi leur camp. Celui de la lutte contre l’émancipation. Elles prennent le voile intégral pour rester « pures », se protéger du monde extérieur (tous les autres). Elles ne comprennent pas que leurs grandes capes noires choquent. Elles, ce qui les choque, c’est le manque de pudeur, « tous ces pédés dans la rue » et ces « femmes qui ne se marient pas ». Elles sont nées en France, sont allées à l’école, elles ne manquent ni d’éducation ni d’intégration. Elles sont françaises et elles ont choisi librement… l’aliénation.

Pour faire plaisir à l’homme qu’elles aiment ou par fierté. Pour montrer qu’elles sont plus pieuses que les autres. Leur voile n’est dans aucun Coran. C’est un uniforme politique encouragé depuis l’Arabie saoudite. Il est censé être plus pudique. Avec lui, pourtant, on ne voit qu’elles.

Elles le portent comme on entre dans une secte, avec la foi aveugle des convertis. Mais les groupes salafistes qui leur suggèrent ce choix, eux, sont dans une démarche politique. Comment ne pas s’interroger sur le message qu’ils envoient à travers le corps des femmes ? Si nous vivions dans un monde où le Ku Klux Klan avait pris le pouvoir aux Etats-Unis et pendait des Noirs… que penserions-nous si des Français se mettaient à porter leur cagoule blanche pour faire leurs courses ? Le fait qu’ils soient consentants suffirait-il à nous rassurer ? Suffit-il de déguiser son sectarisme politique en religion pour que tout soit permis dans l’espace public ?

Ce sont toutes ces questions qui vont ressurgir à l’occasion du débat qui s’ouvre. Elles sont passionnelles. Et pourtant, il faudra mener celui-ci avec sang-froid. En s’écoutant. Les femmes portant le voile intégral diront leur vérité. Elles devront aussi entendre l’effet produit par leur choix en société. Chaque mot de travers sera guetté par les incendiaires pour propager soit le rejet de l’islam soit l’uniforme du martyr. Entre les deux, la Commission va devoir tâtonner. Peut-on convoquer la laïcité pour réglementer le port vestimentaire d’adultes dans la rue ? Au risque de lui rendre un bien mauvais service et d’amalgamer ce débat avec celui sur les signes religieux à l’école ? Peut-on invoquer la protection de la « dignité de la femme » ? Dans ce cas, il faudrait interdire tellement de choses sur la voie publique… Pourquoi ne pas se contenter d’exiger que tout le monde, sans exception, accepte de s’identifier pour des raisons de vivre-ensemble et de sécurité ? Faut-il renoncer à cette exigence pour ne pas ouvrir une brèche ? Le débat tranchera. Mais ne nous y trompons pas. On ne fera pas changer d’avis Samia ou Marie-Christine. Par contre, on peut sauver Vahid. En lui accordant l’asile politique au lieu de l’expulser.

Caroline Fourest

LE MONDE | 26.06.09