La secte, l’escroquerie et le procureur

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Le procès qui s’est ouvert le 25 mai à Paris est un test. Pour savoir si la France reste un pays particulièrement vigilant envers les dérives sectaires ou si elle baisse la garde. On se souvient du propos ambigu – minimisé depuis – d’Emmanuelle Mignon, alors directrice de cabinet du président : « Les sectes sont un non-problème. » Ce n’est pas l’avis des victimes de la Scientologie. Notamment de cette femme, gouvernante dans un hôtel, qui a dépensé plus de 21 000 euros en quelques mois pour des « cours de réparation de vie », des séances de sauna, des vitamines et un « électromètre » censé mesurer ses « zones de bouleversement spirituel ».

La porte-parole de la Scientologie crie au « procès en hérésie ». L’affaire n’a pourtant rien à voir avec la laïcité ou l’Inquisition. Il s’agit simplement de savoir si cette association de type 1901, censée être à but non lucratif, n’aurait pas une tendance monomaniaque à profiter de la vulnérabilité psychologique de certains individus pour vider leurs comptes en banques. Ce qui ne la rapproche ni tout à fait d’une religion ni tout à fait d’une entreprise, mais d’un mélange des deux à tendance mafieuse et coercitive. Ces deux derniers aspects faisant toute la différence.

Si la paroisse de Lourdes se mettait à vendre ses petites bouteilles d’eau bénite au prix du caviar, si ses prêtres étaient formés à en vendre un régiment à chaque grand-mère qui passe la porte, au risque de les ruiner, elle serait digne d’être considérée comme une secte. Si le prêtre et ses enfants de choeur se mettaient en prime à régenter leur vie dans le but de leur vendre des vessies pour des lanternes au prix d’une Rolex… On devrait pouvoir les condamner pour « escroquerie en bande organisée ».

C’est l’enjeu de ce procès. A long terme, l’association représentant la Scientologie en France risque la dissolution au titre de la loi About-Picard, adoptée en 2001, dans l’idée de contenir les mouvements sectaires en instaurant un « délit d’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de faiblesse ».

Le dossier est solide. Dix ans d’instruction. Pourtant, la Scientologie se dit confiante. La raison de cet optimisme ? Un non-lieu surprenant, requis par le procureur à l’issue de l’instruction. Cela ne veut pas dire que le ministère public ne changera pas d’avis à l’issue du procès. Il a accepté que l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu (Unadfi) se constitue partie civile.

Mais ce réquisitoire reste soupçonné – à tort ou à raison – de refléter une certaine volonté politique, plutôt clémente. Il a été rendu en 2006. A une époque où le ministère de l’intérieur souhaitait se montrer plutôt bienveillant envers les mouvements sectaires. Un vrai changement par rapport aux années antérieures, qui correspond aux périodes où Nicolas Sarkozy occupait ce poste.

En 2003, des membres de la Mission de vigilance envers les dérives sectaires (Miviludes) se souviennent avoir assisté à un colloque où l’avocat des Témoins de Jéhovah et Danièle Gounord, la porte-parole de la Scientologie, ont dîné en compagnie d’un responsable du bureau des cultes du ministère de l’intérieur. La même année, un fonctionnaire des renseignements généraux ayant publié une thèse sur la Scientologie, Arnaud Palisson, est mis au placard à la demande de la secte.

La courtoisie se poursuit au ministère des finances, où Nicolas Sarkozy accepte de recevoir Tom Cruise, ambassadeur de la Scientologie, pour parler cinéma bien sûr. Le même ministre publie un livre en faveur d’une laïcité plus tolérante, où l’on n’utiliserait pas le mot secte « à tort et à travers ». Il précise qu’il ne s’agit pas de lutter contre les sectes mais contre les seules « dérives sectaires ». Moins par complaisance que par souci d’importer une vision plus américaine de la liberté religieuse, où la liberté de manipuler est confondue avec la liberté de culte et passe avant la vigilance. Rien ne dit que cette priorité ait changé depuis.

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du 30.05.09.