Durban 2 : l’heure de vérité

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C’est lundi, au siège des Nations Unies de Genève, que doit s’ouvrir la conférence contre le racisme tant redoutée. C’est la dernière ligne droite avant le défilé des officiels qui aura lieu du 20 au 24 avril.

Le contexte est tendu. La première conférence mondiale contre le racisme organisée par les Nations unies, celle qui a adopté la première plate-forme en septembre 2001, s’étant déroulé dans un climat quasi apocalyptique. Antisémitisme au Forum des ONG et surenchère sur l’esclavage et le Moyen Orient du côté des Etats.

Les pays de l’Organisation de la conférence islamique, de l’Union africaine et du Mouvement des non alignés, étaient visiblement décidés à focaliser sur Israël et le passé (la colonisation et l’esclavage) pour marchander l’oubli de certaines discriminations du présent, comme celle frappant les intouchables ou les homosexuels. Ce qui a plutôt bien marché. Mais en négociant jusqu’au bout l’Union européenne a au moins obtenu un texte plus équilibré, purgé du langage du langage de haine, et au final luttant contre de nombreuses discriminations.

Huit ans plus tard, alors que les pays les plus liberticides plus soudés et plus déterminés que jamais. L’Union européenne tente de limiter la casse en insistant sur le fait que Durban 2 ne doit pas être une grande conférence mondiale comme en Afrique du Sud, mais une simple conférence d’examen, destinée à simplifier le texte déjà adopté. C’est cette ligne qui a jusqu’ici permis d’arracher un texte plus court et plus consensuel qu’en 2001. Pour l’instant, aucun pays n’est explicitement nommé, et aucun nouveau concept n’est ajouté.

Ce dernier point est important. Si l’Union européenne acceptait que l’on recommence la négociation sur de nouveaux termes, par exemple pour introduire la lutte contre l’homophobie, elle devrait inévitablement accepter en échange le fait d’interdire la « diffamation des religions ». L’obsession des pays de l’Organisation de la conférence islamique et de ses alliés. Or cette concession serait plus grave que de renoncer provisoirement à étendre la lutte contre le racisme à toutes les formes d’intolérance. Car l’introduction du « concept de diffamation des religions » dans cette plate-forme aurait pour effet de transformer l’ensemble des normes antiracistes de l’ONU en instrument de lutte contre le blasphème. Ce qui rendrait impossible le maintien de certaines critiques envers les religions ou les extrémistes religieux. Et donc bloquerait tout possibilité de voir un jour le concert des Nations évoluer vers moins d’homophobie.

Le processus de négociations entre les Nations est ainsi : un mécanisme long, complexe et fragile. Où l’on doit faire des compromis. A l’occasion des prises de positions enflammées que l’on entend pour exiger le boycott de cette conférence, sous prétexte  que l’on ne marchande pas les droits de l’homme ou que l’on ne doit pas accepter d’être dans la même salle que l’Iran, on réalise que très peu de gens comprennent ou veulent comprendre le fonctionnement des Nations Unies. C’est pourtant ce mécanisme, chaotique et imparfait, qui permet de vivre dans un monde où il existe un dialogue permanent entre les Nations et non uniquement des rapport de force bilatéraux.

C’est pour préserver ce dialogue — qui permet tous les jours, dans la plus grande discrétion, certaines avancées — que chaque Etat doit faire des efforts le plus longtemps possible. Mais pas au point de cautionner des textes visant à faire reculer les principes consacrés dans la Déclaration universelle. C’est pourquoi l’Union européenne a fixé des lignes rouges et prévenu ses partenaires qu’elle suspendrait sa participation si le concept de « diffamation des religions » était maintenu, si le texte s’obstinait à nommer un seul pays ou si la conférence servait à de prétexte à un déchainement antisémite.

Preuve qu’elle ne s’est pas trop mal débrouillée, la Syrie a fait savoir sa colère et dénonce un texte sans saveur (entendez sans focalisation sur Israël). Ce à quoi le médiateur Russe, qui a dirigé les négociations préliminaires, lui a répondu qu’on ne pouvait pas connaître la saveur d’un plat avant d’y avoir goûté.

Toute la question est donc de savoir si certains pays musulmans, comme la Syrie ou l’Iran vont en rajouter au point de faire échouer la lutte contre le racisme (dont il faut bien dire qu’ils se préoccupent comme d’une guigne), histoire de mettre un peu de piment et faire les coqs auprès de leur opinion public. Ou si à l’inverse, les pays de l’Union européenne pourront supporter ces agitations et ces outrances sans devoir se retirer de la conférence pour ne pas être désapprouvés par leur opinion publique.

C’est là que le risque majeur se profile. L’impact aura lieu exactement lundi après midi. Puisque Ahmadinejab est le seul chef d’Etat à avoir tenu à faire le déplacement jusqu’à Genève pour faire le discours au nom de son pays. Un discours destiné à sa campagne électorale interne, qui sera donc certainement excessif. L’Union européenne doit boycotter ce discours. Pour ne pas cautionner.

Mais elle ne doit toujours pas déserter si ses lignes rouges sont respectées. Sans quoi, elle n’aurait plus aucune légitimité pour se montrer fermes dans de futures négociations, aucune chance de renégocier la composition du Conseil des droits de l’homme à la faveur de 2011. Bref, elle laisserait les dictatures incarnaient à la fois la lutte contre le racisme et l’ONU. Ce qui exactement le but recherché.

Caroline Fourest