Diversité et contrôles au faciès

Le commissaire aurait-il entendu les voix qui s’élèvent pour démonter l’absurdité intellectuelle, morale et scientifique, d’une grille de lecture ethnique ? Aurait-il admis qu’il existait déjà des moyens de mesurer les discriminations et même de mener des enquêtes sur certains critères, comme le nom ou le lieu de naissance des ascendants, sans assigner de façon mécanique les citoyens à des catégories ethno-raciales ? Se pourrait-il qu’à force de le répéter, il soit enfin compris que tout ne se mesure pas comme une bagnole ou un meuble suédois… Qu’une identité est multiple, complexe, souvent insaisissable.

Même s’il n’est question que de ressenti, cette identité risque de n’entrer dans aucune case. Même anonyme, comment l’utiliser ? Comment établir un baromètre qui puisse comparer le nombre d’employés se percevant comme arabes, noirs, juifs ou homosexuels, qu’on soit dans un cabinet d’avocats à Paris ou dans une entreprise de produits laitiers de la Creuse ? Bref, à force d’y songer, le commissaire aurait-il renoncé à ses envies de faire du contrôle au faciès dans les entreprises ?

Ce serait la preuve que ce gouvernement sait entendre, réfléchir, et parfois changer d’avis. Mais ne soyons pas trop optimistes. Le dossier des statistiques ethniques est suivi de près à l’Elysée. Presque une affaire personnelle. Vécue comme un combat contre la « pensée unique » et l’immobilisme des intellectuels. On a déjà plusieurs fois rongé son frein, sans jamais renoncer. Rappel des étapes.

Etape 1 : l’article 63 des lois Hortefeux prévoyant une meilleure traçabilité des Français sous prétexte de mesurer la diversité est recalé par le Conseil constitutionnel.

Etape 2 : le président envisage de changer la Constitution pour y inscrire le mot « diversité » afin de contourner la censure du Conseil constitutionnel. Il charge un comité de « sages » présidé par Simone Veil d’examiner cette possibilité. Les « sages » jugent la modification « inutile et dangereuse ». Colère à l’Elysée. Le président doit se contenter d’un plan diversité ambitieux fondé sur le critère social. Mais ce sera son « unique concession à la pensée unique ». Il maintient son intention d’adopter des « politiques de promotion de la diversité fondées sur une obligation de résultat ».

Etape 3 : après avoir envisagé d’autres candidats, le commissaire à l’égalité et à la diversité s’appelle finalement Yazid Sabeg. Un chef d’entreprise pragmatique, surtout connu pour son combat en faveur de statistiques ethniques. Claude Guéant confirme être sur la même longueur d’onde : « Nous connaissons les intentions de Yazid : elles ne nous posent aucun problème. »

Etape 4 : le commissaire est chargé de réunir une commission en vue de réfléchir aux « outils nécessaires à l’observation et à la connaissance de la diversité et des discriminations ». Ses membres sont de fervents partisans des statistiques ethniques.

Etape 5 : des chercheurs travaillant depuis des années sur ces questions comme Gwenaëlle Calvès, professeur de droit public, prennent la tête d’une contre-commission, qui démontre en quoi les outils voulus par le gouvernement servent une vision racialiste de la société et non la lutte contre les discriminations. Les associations antiracistes comme la Licra et SOS-Racisme (qui a recueilli plus de 80 000 signatures contre les statistiques ethniques) montent au créneau.

Moralité (étape 6) : le rapport de Yazid Sabeg est maintenu mais sa partie sur les statistiques ethniques sera finalement dévoilée plus près de l’été… Le 15 août peut-être ?

Caroline Fourest

LE MONDE | 17.04.09 | 17h16  •  Mis à jour le 18.04.09 | 17h29