La perversité, en toute transparence

charb-sine-val00012Le désir de transparence ne devrait pas servir à maquiller une régression démocratique. En l’occurrence à propos de l’audiovisuel public. C’est au nom de la « transparence » et de la lutte contre l’hypocrisie que le gouvernement nous a vendu la réforme lui permettant de nommer directement, et non plus indirectement, le directeur de France Télévisions et de Radio France. Le résultat est là. L’hypocrisie a cédé la place à la perversité. En toute transparence.

L’ancien système n’avait pas que des avantages. Personne n’ignore que Patrick de Carolis ou Jean-Paul Cluzel doivent en partie leurs fauteuils aux bonnes relations qu’ils entretenaient avec Jacques Chirac. Cela ne les a pas empêchés d’agir en professionnels, ni d’avoir un bon bilan. Ce lien était suffisamment indirect pour ne pas risquer une sanction en cas de crise d’urticaire présidentielle. Des pressions ont sans doute existé, mais l' »hypocrisie » permettait de protéger les rédactions de deux fléaux : la tentation de l’autocensure et le soupçon d’être à la botte du pouvoir.

Pour vraiment améliorer le service public, il aurait fallu multiplier les échelons protecteurs entre le pouvoir et le service public de l’information. Par exemple en obligeant le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) à organiser un appel d’offres entre plusieurs projets et plusieurs personnalités. Les auditions seraient publiques, il y aurait un débat et le CSA trancherait. Sans doute après avoir pris conseil auprès du pouvoir, mais au moins la personne ainsi désignée ne devrait pas uniquement son poste à l’exécutif. Elle bénéficierait d’une légitimité publique. De celles dont on a besoin pour mener à bien des réformes ou transformer des programmes.

Ce n’est pas le choix qu’a fait l’Elysée. Il a préféré faire passer les directeurs de France Télévisions et de Radio France pour ses obligés, transformer le CSA en chambre d’enregistrement, tout en se réservant le pouvoir de révoquer son candidat à tout moment. Ce qui nuit d’entrée à la crédibilité du nouveau président de Radio France.

Jean-Luc Hees est un homme de radio, ancien directeur de France Inter, plutôt connu pour être indépendant et expérimenté. Il pourrait occuper ce poste sous n’importe quel gouvernement. Pourtant le seul fait de devoir sa nomination à Nicolas Sarkozy entame sa légitimité. Mieux, il suffit qu’il émette le souhait de travailler avec un ami, pourtant déjà chroniqueur à France Inter et opposant au chef de l’Etat (en l’occurrence Philippe Val), pour qu’on en déduise que l’Elysée a fait une nouvelle prise !

Jusqu’à preuve du contraire, le président de la République n’est pas directeur de Radio France. Ce n’est donc pas lui qui décide qui dirigera France Inter… Certains appellent ça de l’hypocrisie. D’autres pencheraient plutôt pour une saine répartition des rôles et des pouvoirs en démocratie. La réforme rend cette nuance totalement illisible. Et contribue à semer une confusion profondément malsaine.

Si l’exécutif avait nommé quelqu’un de droite à la tête de Radio France, tout le monde aurait hurlé. Moralité, l’Elysée fait circuler des noms de personnalités opposées à ses idées, et on les soupçonne de traîtrise. Plus personne ne s’y retrouve. Sauf le pouvoir. Qui dispose d’un nouveau jouet redoutable pour entacher la réputation du moindre éditorialiste. Ne serait-ce qu’en y songeant, le matin en se rasant, à propos de Radio France.

Rien que ces dernières semaines, les noms de Laurent Joffrin, Denis Jeambar, Christophe Barbier et maintenant Philippe Val ont été livrés. Qu’importe leurs parcours, leurs convictions ou leur professionnalisme. A peine sont-ils cités que les voilà soupçonnés d’être soumis au « bon plaisir » du président.

La confusion nourrit le fantasme. Et l’entourage de l’Elysée ne fait rien pour le démentir. Ce qui a le grand mérite de parfaire son image d' »ouverture », tout en divisant le camp de ses opposants. Bien joué.

Caroline Fourest