Ces pays qui trahissent Gandhi

ghandiLe dalaï-lama n’ira pas en Afrique du Sud. Il devait se rendre à une conférence sur le football comme instrument de lutte contre le racisme et la xénophobie, aux côtés d’autres Prix Nobelde la paix. Seul son visa a été refusé par Pretoria, « au nom de l’intérêt national ». Le ministère des affaires étrangères nie avoir cédé à des pressions chinoises, mais personne n’est dupe. La Chine a d’ailleurs fait savoir qu’elle « appréciait ». Desmond Tutu, le père de la Commission vérité et réconciliation, ne cache pas sa « peine » et dit sa « honte ». Lui et Declerck ont annoncé qu’ils boycotteraient l’événement tant que le dalaï-lama ne pourrait les rejoindre. De fait, cette interdiction représente une vraie trahison.

L’Afrique du Sud n’est pas n’importe quel pays. Gandhi y a forgé ses armes – la résistance pacifique à la domination – avant de se battre contre la colonisation et le système des castes dans son propre pays. Des années plus tard,Nelson Mandela marchera dans ses traces pour négocier la sortie de l’apartheid. Dans leur lutte, les résistants de l’ANC pouvaient compter sur l’opinion publique et une grande partie de la communauté internationale. On se souvient de l’impact symbolique qu’a pu avoir le boycottage décrété contre les produits en provenance d’Afrique du Sud tant que perdurait le régime de l’apartheid.

Sans cette mobilisation de l’opinion publique internationale et sans l’exemplarité d’hommes ayant anobli le combat contre l’oppression par leur pacifisme, qui sait où en seraient les militants de l’ANC aujourd’hui ? Ils siègent désormais au gouvernement de l’un des pays les plus prospères d’Afrique. Mais que font-ils de leur puissance ? Où est passée leur solidarité envers les peuples toujours opprimés ?

En interdisant au dalaï-lama de se rendre sur son territoire, la nouvelle Afrique du Sud trahit la promesse de Gandhi comme celle de Mandela. Elle fait preuve d’un cynisme auquel nous ont hélas habitués certains pays se revendiquant du tiers-mondisme. Au Conseil des droits de l’homme, où se prépare la future conférence contre le racisme, le sort des Tibétains ne les émeut guère.

Il y a quelques semaines, la Chine passait justement l’examen périodique universel auquel se soumettent désormais tous les pays tous les quatre ans. Un pur exercice de style. Mais une première tout de même. L’Australie et le Canada ont été les seuls à aborder directement la question du Tibet. Non sans s’attirer les foudres de la Chine, qui a dénoncé une tentative de « politisation ». Heureusement, le nouvel empire a pu apprécier comme il se doit les commentaires autrement plus « positifs » venus du bloc asiatique, africain et du groupe musulman.

Un concert de louanges, parfaitement grotesque, est en effet venu saluer les « immenses progrès »effectués par la Chine sur les droits de l’homme. Le Gabon et le Mali n’ont pas tari d’éloges. La Birmanie et le Zimbabwe avaient le doigt sur la couture du pantalon. Le Soudan a même félicité la Chine pour sa politique de « rééducation par le travail » !

En principe, les pays de l’Union africaine et de l’Organisation de la Conférence islamique brandissent le droit à l’auto-détermination comme un étendard. En pratique, aucun pays du Sud ne le brandit lorsqu’un peuple est opprimé par un pays venant d’Orient et non d’Occident. En l’occurrence, à propos de la Chine, Cuba et le Pakistan ont rendu hommage à ce « grand pays », dont le Tibet ferait irrémédiablement partie.

Les mêmes délégués tonnent du matin au soir contre l’impérialisme américain, mais se couchent dès qu’il s’agit d’impérialisme chinois. Ils peuvent toujours dénoncer le « deux poids, deux mesures » de l’hyper-puissance américaine. Leurs envolées lyriques sonneront creux tant qu’ils n’auront pas enlevé l’immense poutre qui leur sert d’oeil. En matière de « deux poids, deux mesures », ce sont des champions.

Caroline Fourest
Article paru dans l’édition du Monde du 28.03.09.