Il ne faut pas déserter Durban II

large_logo1Il y a bien des raisons de redouter la conférence contre le racisme qui s’annonce à Genève du 20 au 24 avril.

Ceux qui ont assisté à la première édition, à Durban (Afrique du Sud), en septembre 2001, ont encore en mémoire la prise en otage du forum des ONG par des groupes tiers-mondistes pro-islamistes et antisémites, les tracts regrettant Hitler, l’exposition de caricatures antisémites… Près de dix ans après la fin de l’apartheid, nous étions venus parler du racisme. Et nous n’avons entendu parler que d’Israël.

Est-ce une raison pour encourager l’Union européenne à suivre les Etats-Unis, le Canada et Israël, qui souhaitent boycotter la conférence de suivi ? En théorie oui. En pratique, les choses sont plus complexes. Les intellectuels ont bien raison d’alerter. Les diplomates ne doivent pas déserter. D’abord, parce que la conférence se déroulera à Genève… sans forum des ONG. Si des débordements ont lieu dans les couloirs, ils seront encadrés, au pire révélateurs. Enfin et surtout, il ne s’agit pas d’un vrai Durban II, mais d’une simple conférence d’examen, destinée à faire appliquer la plate-forme adoptée par les Etats en 2001. A l’époque, grâce à la vigilance et à la bataille de certaines délégations – notamment aux efforts conjoints de l’Afrique du Sud et de la Belgique, restée dans la bataille – cette plate-forme d’action contre le racisme a limité les dégâts. Fait rare, elle a refusé le texte inacceptable venant du forum des ONG. Cela n’aurait pas été possible si les pays européens avaient suivi les Etats-Unis et quitté eux aussi la conférence au milieu du gué. Mais soyons clairs, cette plate-forme n’est pas bonne.

Ultraminoritaires, les pays simplement soucieux de lutter contre le racisme ont dû céder à la surenchère et à la politisation voulues par certains pays. Le texte insiste sur la traite transatlantique, dans l’espoir d’obtenir des réparations financières, au risque d’esquiver la responsabilité de certains négriers noirs ou arabes. Il parle d' »islamophobie », au risque de confondre la lutte contre le racisme avec une lutte contre le blasphème. Sans dire un mot des minorités religieuses opprimées dans les pays musulmans au nom de la charia. Israël est le seul pays cité. Comme si la mort de civils palestiniens relevait du racisme et non de crimes de guerre liés à un conflit territorial. Il ne dit rien des chasses aux homosexuels au Sénégal, ni de leur pendaison en Iran. L’histoire retiendra la longue liste de ces pays qui refusent de faire cesser l’homophobie ou le sexisme au nom du respect des cultures, consacré par la plate-forme de Durban. La plupart des ajouts proposés par le Mouvement des non-alignés, l’Union africaine et le groupe des pays musulmans visent à aggraver ce texte. Ils insistent notamment pour élargir la lutte contre le racisme à la « diffamation des religions ». Ce qui reviendrait à mettre les droits de l’homme au service de la protection des religions, au détriment de la liberté d’expression. Inacceptable.

L’Union européenne en a conscience et ne cédera rien là-dessus. Ses lignes rouges sont clairement établies : la question des réparations de l’esclavage ne doit pas être instrumentalisée, celle du Moyen-Orient ne doit pas donner lieu à surenchère, et le concept de « diffamation des religions » doit être écarté. Si l’une de ces lignes rouges est franchie, elle aura bien raison de briser le consensus et de ne pas cautionner. Mais pour l’instant, le processus est en cours. La négociation peut encore aboutir à un texte court, qui s’en tiendrait à la mauvaise déclaration de Durban, comme base de travail. Mépriser cette négociation ne permettrait pas d’expliquer au monde la position de l’Union européenne. Il ne s’agit pas de déserter la lutte contre le racisme, mais de résister à son instrumentalisation. Le risque serait surtout d’affaiblir un peu plus le multilatéralisme, dont nous avons tant besoin pour préserver l’universalisme et renégocier un jour cette plate-forme.

Caroline Fourest

 

 

 

 

12 réflexions sur “Il ne faut pas déserter Durban II

  1. Bonjour,
    difficile question effectivement. Mon sentiment, mais ce n’est qu’un sentiment, est qu’il est délicat d’accepter de discuter du fait de savoir si les religions sont critiquables (l’islam en particulier). C’est évident que oui (on peut critiquer toute religion), et les lignes rouges ont déjà été franchies…non ?

    Pourquoi les USA, le Canada, L’italie et Israël sont-ils déjà sortis du processus…?

  2. chère madame

    autant j’apprécie vos propos sur france Culture ainsi que vos divers articles… mais là je suis perplexe quant à votre position sur la conférence dite de durban II, en effet cette conférence est sous la présidence de la Lybie, pays défenseur des droits de l’homme comme chacun le sait… C’est un peu comme si on avait Himmler ou Al Capone comme président de la commission des droits de l’homme…. vous même vous soulevez les propositions inacceptables qui subordonneraient les droits de l’homme à la religion… Croire que le présence européenne mettrait un frein aux outrances de l’OCI me semble naïf, la présence de l’europe ne ferait qu’accentuer les divergences… plutôt que d’entrer dans un jeu d’affrontements stériles, il me parait plus prudent de rendre cette conférence nulle et non avenue par l’abstention des pays démocratiques… Laisser les ennemis de la démocratie, de la liberté vitupérer entre eux… dans une conférence qui délégitimée n’aura aucune valeur… si ce n’est celle d’une réunion de braillards d’arrière salle de brasserie.
    cela dit cordialement à vous, cela n’enlève strictement rien à l’amitié intellectuelle que je peux vous porter… et je continuerai toujours de vous écouter et de vous lire
    bernard botturi

  3. chère madame
    veuillez trouver ci après un article de Jean Claude Buhrer paru dans « le Temps »

    Jean-Claude Buhrer, ancien correspondant du «Monde» à l’ONU, montre que les pays arabes utilisent l’Alliance des civilisations pour promouvoir la puissance de l’Islam
    Le colonel Kadhafi a donné un avant-goût de ce que promet la deuxième réunion de Durban sur les droits de l’homme, dont le comité préparatoire est précisément présidé par la Libye, avec l’Iran parmi les vice-présidents. Dans un discours prononcé le 12 mars à Nouakchott en Mauritanie, le guide libyen a pris des accents prophétiques non pas pour évoquer les droits de l’homme, mais «l’universalité de la religion musulmane».

    Selon le président libyen, «le Coran démontre qu’il n’existe pas de divergences entre l’islam et Moïse ainsi que ses proches fidèles, parce qu’ils étaient des musulmans. S’ils avaient vécu du temps de Mahomet, ils auraient cru en lui, tout comme il n’existe pas de problème avec Jésus et les autres prophètes, étant tous des musulmans et Mahomet le sceau des prophètes.» Si discorde il y a, a-t-il ajouté, elle se situe «entre nous et ceux qui ont refusé de suivre Mahomet, qui est un messager des juifs, des chrétiens et de toute l’humanité». Dans la foulée, le dictateur libyen a encore invité ses coreligionnaires à instituer un «calendrier musulman à l’image des chrétiens», reprenant une revendication de «scientifiques» et autres dignitaires de l’islam réunis l’an dernier au Qatar lors d’une conférence intitulée: «La Mecque, Centre du Monde, Théorie et pratique». A cette occasion, ils ont appelé à remplacer l’heure GMT du méridien de Greenwich par celle de la Mecque, alléguant que cette ville saoudienne est le vrai centre du monde par «la volonté d’Allah» comme la «science moderne en a enfin fourni la preuve». (Dali plaçait le centre de l’univers à la gare de Perpignan.)

    S’érigeant en défenseur de l’islam, le nouveau président de l’Union africaine a fait valoir qu’il est du devoir de chaque musulman de fortifier la religion et de la propager partout dans le monde. D’ailleurs, il n’a pas manqué de citer la grande contribution de la Mauritanie à la diffusion de l’islam en Afrique de l’Ouest et du Centre, se gardant bien de parler du sort des Noirs maintenus en esclavage par les Maures et toujours victimes de discrimination raciale dans son propre pays. Abordant l’avenir de l’islam en Europe, le colonel Kadhafi s’est félicité de sa progression croissante avec la présence de millions de musulmans, alors que le nombre de non-mahométans est en régression et que «la dynamique des conversions à l’islam se poursuivra avec l’entrée de la Turquie, de l’Albanie et de la Bosnie-Herzégovine dans l’Union européenne». Quant à l’Afrique et à l’Asie, estime le dirigeant libyen, «elles s’orientent peu à peu vers l’islam, sonnant ainsi la fin de certaines religions appelées à être remplacées par l’islam, quoi que disent les polythéistes et les incrédules».

    A entendre le colonel Kadhafi, on est bien loin des illusions entretenues par les promoteurs de l’Alliance des civilisations, cette initiative lancée conjointement par le premier ministre turc Recepp Erdogan et son collègue espagnol José Luis Zapatero suivant une idée de l’ancien président et hodjatoleslam iranien Khatami d’un dialogue entre l’islam et l’Occident. Placé sous l’égide de l’ONU en 2005, ce regroupement a connu une nouvelle consécration avec l’inauguration en grande pompe à la veille du 60e anniversaire le 10 décembre dernier de la Déclaration universelle des droits de l’homme au Palais des Nations à Genève, d’une nouvelle salle entièrement rénovée aux frais de l’Espagne et baptisée «Conseil des droits de l’homme et de l’Alliance des civilisations». Comme si cette dernière devait prendre le pas sur un système des droits de l’homme de plus en plus mis à mal et vidé de sa substance…

    C’est dans ce contexte de remise en cause de l’universalité des droits de l’homme que l’Organisation de la conférence islamique (OCI), forte de 57 membres sur 192 à l’ONU, s’active à faire entrer la religion dans les instances internationales et à imposer des normes anti-blasphème restreignant la liberté d’expression sous couvert de lutte contre «l’islamophobie» et la diffamation des religions, à commencer par l’islam. La même présidente libyenne du comité préparatoire de Durban II s’était déjà distinguée alors qu’elle dirigeait en 2003 la Commission des droits de l’homme qui a sombré dans le discrédit, en s’adressant à l’assemblée par ces pieuses paroles: «Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux, je vous salue avec les salutations de l’islam, que la piété de Dieu vous entoure.» Comme si elle se prenait pour une envoyée du ciel. A la fin de la session, Mme Najat al-Hajjaji, avait manœuvré avec ses compères de l’OCI pour empêcher tout débat sur une résolution réclamant la fin des discriminations contre les homosexuels. D’abord en reléguant la question au dernier point de l’ordre du jour, puis en acceptant une suspension de séance pour permettre aux délégués musulmans d’aller faire leur prière, avant de clore la session et d’enterrer ce sujet litigieux.

    Avec la bénédiction de la Jamahiriya arabe libyenne du colonel Kadhafi et de l’Iran des ayatollahs, Durban II est décidément bien mal parti. Les démocraties sauront-elles se ressaisir avant qu’il ne soit trop tard, ou accepteront-elles sans broncher de servir de caution aux desseins des dictatures, quitte à se renier et à boire le calice jusqu’à la lie?

  4. Juste un petit message pour vous remercier pour vos chroniques et vos points de vue qui sortent des postures manichéennes habituelles (en particulier sur les notions de « victime » dans nos sociétés contemporaines).

    J’adhère à bon nombre de vos réflexions, et si je ne partage pas l’intégralité de vos opinions, cela n’a que peu d’importance en vérité, car je respecte avant tout votre honnêteté intellectuelle et votre souci visible de rigueur.

    Je suis aujourd’hui un peu trop « paresseux » pour développer un commentaire qui alimenterait utilement le débat autour de cette chronique sur Durban II ..mais je m’y emploierai sans doute un jour prochain !

    Bien cordialement,

  5. Chère Madame
    après voir entendu votre intervention d’hier sur France Culture, je retire ce que j’ai pu vous écrire précédemment, … je rallie votre position, en effet il est préférable de donner une chance à cette conférence et de faire éclater au grand jour les oppositions, les impasses, et si l’obscurantisme persiste, se retirer en prenant l’opinion internationale à témoin… vous désespérante de perspicacité (rires). Et comme vous dites si justement, on peut déserter une commission de l’ONU, snon c’est la porte ouverte à tous les arbitraires.
    cordialement à vous
    Bernard Botturi

  6. Je viens de lire votre article dans Charlie Hebdo sur Jean Ziegler. Ne le connaissant que pour son action fort louable contre la faim, je suis déçue en découvrant une autre face de son engagement. Pouvez-vous me donner des précisions? Ne s’est-il pas éloigné de Tariq Ramadan depuis les années 1990? Conserve-t-il sa proximité avec le centre islamique de Genève? Merci.

  7. « Ultraminoritaires, les pays simplement soucieux de lutter contre le racisme ont dû céder à la surenchère et à la politisation voulues par certains pays. »

    On croirait entendre la Chine sur le Tibet. On parle quand même de crimes de guerre.

  8. Bonjour,

    ceci est une réaction à votre « Sans Détour » intitulé « Ces Pays qui trahissent Gandhi » publié dans Le Monde daté du samedi 28 mars, mais qui n’est pas encore en ligne sur ce blog.

    Je partage votre indignation quant à l’attitude de l’Afrique du Sud à l’égard du Dalai-Lama, et mes raisons sont les votres.

    Par contre, je trouve anormal, s’agissant d’un article publié par un journal français, de ne pas au moins rappeler que la France n’a aucune leçon a donner en la matière, si on considère la manière dont elle-même a traité le dalai-lama récemment…

    Bien sur, il a pu entrer en France, mais les atermoiements de nos dirigeants et la manière dont nous avons cèdé hypocritement à la Chine sont à mon avis bien plus graves que ce qu’à fait l’Afrique du Sud… La France reste dans beaucoup de pays (à tort où à raison, mais au royaume des aveugles, etc…) une réference en matière des droits de l’Homme… et elle a donné là un bien triste exemple, qui n’a pu que conforter la décision de Pretoria et des autres pays que vous citez, bien plus dépendants économiquement de la Chine que nous le sommes…

    Le plus grand traitre à Gandhi n’est pas forcément celui qui assume…

    Sincèrement,

    TC

    PS: par ailleurs, Gandhi (hindouiste et non bouddhiste comme vous le savez), ne s’est jamais vraiment opposé au système des castes, bien au contraire: tout en tentant d’améliorer la condition des Dalit, il a toujours considéré le système des castes comme indispensable à une société hindouiste, dans une attitude que je n’hésiterais à qualifier de paternaliste vis-à-vis de ceux qu’il nommait les « Enfants de Dieu »…

    Une autre attitude était possible, un homme comme Babasaheb, qui s’est fortement opposé à Gandhi sur le cas des intouchables, l’a prouvé.

    Et il eut suffit d’un geste symbolique de Gandhi, comme de boire en public un peu d’eau dans le même verre qu’un intouchable pour changer beaucoup de choses. Il ne l’a jamais fait.

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