PS : qui fraude ?

L’ombre de la fraude plane dans les deux camps. Un scrutateur delanoïste croisé dans les couloirs du Congrès de Reims m’expliquait avoir constaté des irrégularités dans la Fédération des Bouches-du-Rhône lors du vote des motions : « On a vu des dizaines de jeunes tout juste arrivés d’un stade de foot venir en masse voter sous des noms qui n’étaient visiblement pas les leurs. Ce sont leurs méthodes ». Pour les avoir dénoncées, ce partisan du maire de Paris a reçu des menaces voilées : « On m’a fait savoir qu’il ne fallait pas trop que je revienne à Marseille. » Et comme la Fédération des Bouches-du-Rhône de Jean-Noël Guérini soutient Ségolène Royal, ce délanoïste ironise : « Elle peut parler de renouvellement… »

La fraude n’est pas pratiquée que dans le Sud. C’est la même musique dans l’Hérault, une autre grosse fédération soutenant Ségolène Royal (d’où les yeux doux à Georges Frèche), et ailleurs. Vous vous demandez sans doute pourquoi les partisans de Martine Aubry ne sont pas montés au créneau pour le dénoncer ? Tout simplement parce qu’ils font pareil. Notamment dans les fédérations du Nord, comme celle du Pas-de-Calais, la « pire de toutes » avec la « Haute-Vienne », de l’avis des connaisseurs.

Non seulement, ces méthodes sont connues mais c’est presque une tradition. Au congrès d’Epinay de 1971, déjà, une alliance contre-nature allant de Defferre à Chevènement s’est arrangée pour gonfler les mandats de François Mitterrand, qui l’a emporté de justesse, donc en fraudant. À l’époque, on truquait les mandats des délégués. Aujourd’hui, on barbote le vote des militants. Avec d’autant plus de facilité que le processus démocratique est encore très artisanal.

Jean-Luc Mélenchon se souvient de l’ambiance lors de la première élection au suffrage universel du premier secrétaire. « Ca s’est décidé dans le bureau de Hollande ». Mélenchon avait réalisé un plutôt joli score, autour de 10%. Mais la tricherie était si généralisée, si indémêlable que personne ne pouvait s’entendre sur les résultats. Hollande lui propose de trancher arbitrairement à 85% pour lui et 15% pour Mélenchon. Il proclamera finalement des résultats « aux alentours du congrès ». L’Hebdo socialiste ne lui en attribuant que 8%, sur une base presque virtuelle. Depuis, le processus ne s’est guère amélioré malgré les tentatives de ménage, réelles, dans les fédérations les plus suspectes.

Selon des militants, on dénombre plus de 3000 votes relevant du contentieux lors du vote des motions ayant placé Royal en tête. Il semble y en avoir au minimum entre 800 et 1000 lors du second tour ayant donné une si courte avance à Martine Aubry. Un vote incontestable, malgré les triches de part et d’autre, serait donc un vote ayant 4000 voix d’avance. C’est dire si le résultat de ce second tour est flottant. Faut-il pour autant chercher à savoir qui a le plus triché ?

Le camp Royal a tenté l’intox en envoyant par texto l’annonce de résultats faux et prématurés (53% contre 47 % pour Aubry) sur quelques portables de journalistes en début de soirée, avant que les résultats des principales fédérations ne soient dépouillés. Sans doute pour renforcer l’impression de fraude en cas de défaite. Aubry, quant à elle, s’est précipitée pour s’auto-proclamer, malgré les protestations et les irrégularités.

Résultat, le soupçon demeure. Autant, les barons de l’équipe Aubry semblent avoir pris ses dispositions en envoyant des « poètes », c’est-à-dire des gros bras, vérifier le vote dans les Fédérations royalistes, autant l’équipe Royal peuvent contester les résultats affichés par la Fédération du Nord et celle de la Seine-Maritime. Certaines fédérations auraient-elles opportunément ajusté leur dépouillage pour faire en sorte qu’Aubry l’emporte de 42 voix… sur 139.123 votants ? « On connaît la chanson, ils attendent les chiffres et au dernier moment ils bourrent les urnes en fonction » dénonce un militant.

Cette défiance laissera des traces. L’équipe de Royal peut d’autant plus jouer la carte des « vérifications » voire le recours à la justice que les fraudes du Sud sont moins détectables que celles du Nord. Le Sud distribue volontiers des cartes à des associations qui dépendent de ses subventions ou à des jeunes que l’on guide ensuite vers la bonne urne (ce qui donne une apparence de légalité), tandis que le Nord bourre les urnes, ce qui risque de se voir en cas de contestation.

À moins d’une négociation au sommet, entre Aubry et Royal, le hara-kiri d’un camp se fera donc dans la douleur et le sentiment d’injustice. Le spectacle de la division était le prix à payer pour afficher un fonctionnement ultra-démocratique. En prenant le risque d’arbitrer un match aussi serré par un vote contestable, le PS a réussi l’exploit de n’être ni démocrate ni rassemblé. Il faut maintenant en sortir. Par une direction collégiale qui représente tous les courants et s’attache ensemble à rénover de fond en comble. Si la rénovation échoue, Ségolène Royal sera la candidate la plus légitime pour représenter le PS aux présidentielles. Si la rénovation réussit, d’autres candidats auront émergé face à elle et une primaire plus transparente les départagera.