En finir avec Guantanamo

Barack Obama s’est engagé à fermer la prison de Guantanamo, à faire cesser la torture et à désengager les troupes d’Irak « pour regagner la stature morale de l’Amérique », selon ses propres termes. Il est plus que temps.

Techniquement, l’affaire n’est pas simple. Parmi les 250 « ennemis combattants » restant emprisonnés en dehors du droit international, tous ne pourront pas être réintégrés dans un processus de justice normal sans que l’on prenne le risque de devoir les libérer. En Algérie, les djihadistes remis en liberté au nom de la « réconciliation nationale » sont aussi ceux qui commettent de nouveaux attentats. Il y a de fortes chances pour que les anciens de Guantanamo, plus radicalisés que jamais, soient les kamikazes de demain. Quel que soit le prix de leur surveillance à l’extérieur pour l’éviter, une démocratie digne de ce nom doit pourtant cesser de détenir des prisonniers sur une base juridique contraire au droit.

Des universitaires américains proposent une commission vérité. Le minimum serait que les responsables politiques d’une telle aberration, juridique et morale, rendent des comptes. Le rituel a son importance pour mettre en scène l’avènement d’une ère nouvelle, qui sache clairement tourner le dos à l’ancienne. Celle de la peur aveugle et du désir de revanche ayant conduit l’Amérique à foncer tête baissée dans le piège tendu par le 11 septembre 2001.

Les « cerveaux » ayant planifié l’attentat avaient-ils prévu tous les effets de l’onde sismique engendrée par une attaque réussie sur le sol américain ? Difficile à dire. Mais le résultat est là. Avant le 11-Septembre, l’islam politique radical était dans l’impasse. En Algérie, en Egypte, au Maghreb comme au Machrek. Le 11-Septembre aurait pu être son tombeau. Il n’en fut rien. La précipitation, la disproportion et la maladresse de la riposte américaine sont au contraire venues lui donner un second souffle.

George Bush a dit publiquement avoir des regrets. De vocabulaire essentiellement. Mais le vocabulaire employé après le 11-Septembre est à l’image de la stratégie choisie. L’administration Bush s’est crue au Far West, face à des Indiens. Elle a mené cette guerre de renseignement avec les armes désuètes de la guerre froide, au service d’une guerre chaude. Elle n’a pas voulu comprendre que le terrorisme n’était qu’un moyen. Que le moteur du danger totalitaire représenté par l’islamisme résidait avant tout dans sa matrice idéologique et sa capacité de séduction.

On ne désamorcera cette bombe-là qu’en jouant sur du velours. En faisant muter profondément tous les services de renseignement, en déjouant les projets des terroristes, tout en s’employant à apaiser les dossiers pouvant alimenter la propagande intégriste : dénouer le noeud du conflit israélo-palestinien, encourager la sécularisation puis la démocratisation de plusieurs pays musulmans clés, lutter contre la vision uniforme d’un « monde musulman ».

Certes, l’administration Bush a encouragé la reprise d’un dialogue au Proche-Orient, mais en donnant le sentiment d’un unilatéralisme discrédité d’avance. Elle a souhaité une certaine démocratisation, mais au profit des islamistes soft. Enfin et surtout, en choisissant d’envahir l’Irak au mépris des conventions internationales, en ouvrant Guantanamo et en pratiquant la torture, elle est passée du statut de victime à celui du bourreau. Elle a cogné à bras raccourcis sur le symptôme (le terrorisme) sans pouvoir le faire disparaître, tout en nourrissant la propagande de sa matrice (l’idéologie intégriste).

En théorie, les deux options – le choix du terrorisme ou de la conquête politique – sont plutôt rivales. Dans la pratique, leur répartition des tâches fonctionne à merveille. Les djihadistes sèment le chaos. Les démocraties occidentales réagissent. Le monde musulman et tous ceux qui s’y identifient, y compris des musulmans d’Occident, se sentent agressés et redoutent les amalgames. Ils se tournent vers l’aile politique de l’islam, qui recrute et renforce son emprise, souvent avec l’appui des pouvoirs publics désireux d’acheter la paix sociale.

C’est ce cercle infernal que l’élection de Barack Obama et son soft power donnent l’espoir de pouvoir inverser, grâce à cette vitalité démocratique dont l’Amérique a le secret. Puisque la guerre contre l’islamisme est avant tout une guerre de perception, le symbole est la première des armes. Or le symbole est là. Aucun pays du monde musulman censé incarner le camp du Sud et des damnés de la Terre ne serait capable d’élire un Barack Obama. L’Algérie, où Bouteflika vient une fois de plus de violer la Constitution, ne serait même pas capable d’élire un Kabyle. Ne parlons pas d’un métis.

Si l’Amérique n’a plus la figure du diable, yankee et raciste, tout devient plus compliqué pour incarner la posture de l’opprimé et donc alimenter la propagande islamiste. En Iran, déjà, les débats ne sont plus les mêmes. Il faut espérer que les conservateurs les plus réformistes se chargent d’Ahmadinejad avant que l’Amérique ou l’Europe ne rejouent la partition des va-t-en-guerre.

La bataille contre l’islamisme est avant tout une course contre la montre. L’état de grâce d’Obama ne durera pas éternellement. Après huit ans de passion sans doute nécessaire pour prendre la mesure du danger, il est urgent de passer au sang-froid et à l’efficacité.