Faut-il attendre un krach identitaire ?

Quel rapport y a-t-il entre La Marseillaise sifflée lors du match France-Tunisie, les violences urbaines et policières à Montfermeil (Seine-Saint-Denis), un communiqué d’un syndicat de police dénonçant la course aux procès-verbaux, la colère des magistrats et la grogne des gardiens de prison ? Tous ces signaux vont dans le même sens : le « tout-sécuritaire » est un échec. D’un côté, la violence augmente. De l’autre, cette politique favorise le malaise identitaire et dégrade le vivre-ensemble.

Que les partisans de la fermeté se rassurent. Il ne s’agit ni de déprécier l’ensemble de la police républicaine en raison des bavures, ni de justifier la délinquance au nom de la ghettoïsation sociale, ni de faire de l’angélisme. Mais de constater, comme certains policiers, qu’une vision uniquement répressive et quantitative crée plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Rappelons les faits. Lorsqu’il était ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy a souhaité pouvoir établir un bilan chiffré de son action. Désormais, les policiers seraient récompensés en fonction du nombre de procès-verbaux rédigés et du taux d’élucidation par commissariat. Ce que les policiers appellent faire « des bâtons » pour alimenter le « Sarkomètre ». D’après le Syndicat général de la police (SGP-FO), une baisse d’activité « contraventionnelle » vaut rappel à l’ordre et menaces sur les primes de fin d’année.

Le problème ne tient pas seulement à la démarche, mais aussi aux critères. Si le ministère de l’intérieur voulait défendre en priorité la paix sociale grâce à l’action policière, il surveillerait en premier lieu le taux de violences sur les biens et les personnes. Ces taux-là montrent que la police préventive fait baisser la violence dans un quartier. Tandis que le taux d’élucidation des affaires peut facilement être amélioré en laissant de côté certaines plaintes. Ce qui semble avoir précipité le démantèlement de la police de proximité.

Celle-ci présente en effet l’inconvénient de rétablir la confiance des habitants et donc d’enregistrer toutes sortes de plaintes, parfois impossibles à élucider, comme le vol de paillasson… La création de quelques « unités territoriales » de quartier, une fois l’élection passée, pourrait faire penser à un début d’autocritique. Sauf que la ministre de l’intérieur prend soin de préciser qu’il n’est pas question de rétablir la police de proximité et se garde bien d’étendre le dispositif malgré l’urgence.

Autre effet pervers, cette vision quantitative pousse les policiers à coller un maximum de procès-verbaux. Le moyen le plus simple étant de faire du contrôle d’identité tous azimuts. Sachant qu’au même moment le ministère de l’immigration et de l’identité nationale incite à faire du « chiffre » en vue d’expulser un maximum d’immigrés en situation irrégulière, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le contrôle au faciès a explosé ces dernières années. Le problème, c’est que ces contrôles ciblés appuient pile là où il ne faut pas : sur le mal-être identitaire de Français qu’on aimerait voir se sentir pleinement citoyens malgré leur double culture. Pour quelques illégaux arrêtés, ils humilient des centaines de citoyens se sentant regardés comme étrangers par la police, donc par la République. Cela n’a l’air de rien quand on ne le vit pas au quotidien. Mais ces contrôles incessants, en nette augmentation, reviennent en boucle dans la bouche des acteurs des émeutes de novembre 2005, ainsi que dans celle des supporteurs ayant sifflé La Marseillaise.

Plus concrètement, cette défiance se manifeste dans la rue, où le climat continue de se dégrader entre certains Français et leur police. A leurs yeux, elle n’a plus deux visages – celui de la prévention et de la sanction -, mais un seul : celui de l’injustice. Ce qui lui fait perdre toute autorité. Dans certains quartiers, on en vient à la considérer comme une vulgaire bande rivale, en face de laquelle il est légitime de faire justice soi-même, en caillassant voire en tirant à balles réelles. C’est dans ce climat, tendu à l’extrême, que des policiers sont censés ramener le calme.

Les partisans du tout-sécuritaire ont-ils noté que cette politique n’a pas permis, bien au contraire, de reprendre le contrôle des territoires perdus de la République ? A commencer par ces quatre rues de la cité des Bosquets où quarante jeunes pourrissent toujours la vie des habitants de Montfermeil… Les policiers en perdent leurs nerfs. Ils ne peuvent plus entrer dans les immeubles en civil ni compter sur les habitants pour faire leur travail d’enquête. S’ils doivent vraiment interpeller, ils viennent en tenue de commandos. L’autre soir, ils ont défoncé la porte d’une famille, braqué une maman avec leurs Flash-Ball et matraqué un jeune homme, menotté et à terre. Le tout sous les yeux du seul contre-pouvoir non violent à la disposition des habitants : la vidéo citoyenne.

Le film du matraquage a d’abord circulé sur le Net, puis à la télévision. Il enrage tous ceux qui peuvent s’identifier à l’homme à terre. Le travail des policiers n’en sera que plus dur. Et le cercle infernal continue. Les tribunaux sont embouteillés à cause de contrôles d’identité ayant dérapé en « outrages à agents ». L’actualité déborde de bavures. Et les prisons débordent tout court.

Vu sous cet angle, le tout-sécuritaire fait penser à un pompier qui voudrait éteindre un incendie avec un lance-flammes. Combien d’émeutes, de bavures, de territoires perdus et combien de sifflets faudra-t-il encore pour espérer un début d’autocritique ? Et si l’on n’attendait pas un krach pour arrêter ce gâchis ?

Caroline Fourest

LE MONDE | 23.10.08 | 14h12  •  Mis à jour le 23.10.08 | 14h12