L’art délicat de l’outrage

User de sa liberté d’expression sans diffamer ni inciter à la haine relève de l’équilibre délicat pour toute personne intervenant dans le débat public en démocratie. Les sociétés autoritaires n’ont pas ce problème. Elles jugent contraire à la liberté d’expression tout ce qui porte atteinte à Dieu ou à leur pouvoir. Les limites posées par les sociétés démocratiques et laïques sont en principe rigoureusement inverses. Un président de la République ne devrait sûrement pas abuser de la loi contre l' »outrage » au point de poursuivre un citoyen ayant voulu déployer sur son passage une feuille A4 avec écrit « Casse-toi pov’ con ». S’il existe une limite à la liberté d’expression, c’est avant tout pour protéger les dominés et non les dominants. C’est ce que font les lois antiracistes en protégeant les individus de l’incitation à la haine en raison de « leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ».

Le principe est clair dès qu’un dominant insulte un dominé. La frontière devient plus difficile à discerner lorsque des oppresseurs se cachent chez des minoritaires (lorsque les intégristes se revendiquent d’une religion minoritaire comme l’islam), ou lorsque des puissants se font attaquer en tant qu’individu sur un mode flirtant avec le racisme (comme Siné envers Jean Sarkozy). Car alors, plus personne ne s’y retrouve et beaucoup pensent par réflexe. Deux postures servent alors de refuge : l’anticensure et l’antiracisme. Ces deux grilles de lecture sont bien entendu nécessaires, mais elles ne peuvent tenir lieu de pensée automatique, unique, au point de nous absoudre de juger au cas par cas, en fonction du contexte et de l’intention. Au risque de tomber soit dans la censure au nom de l’antiracisme, soit dans le racisme au nom de l’anticensure.

Au moment de l’affaire des caricatures, certains auraient voulu que Charlie Hebdo cède aux islamistes – c’est-à-dire au chantage de dominants intégristes -, sous prétexte que l’islam est une religion minoritaire en France et que les musulmans peuvent être, en effet, victimes de racisme. Ce qui revenait à renoncer définitivement au droit au blasphème. Le journal satirique n’avait plus qu’à fermer. De quoi aurait l’air son numéro spécial envers le pape s’il n’avait pas eu le courage de croquer Mahomet ?

A l’inverse, sous prétexte que Jean Sarkozy incarne comme personne l’arrivisme et l’arrogance du puissant, certains voudraient que l’on puisse tout écrire à son sujet. Y compris que l’on puisse relayer des rumeurs fausses et racistes, sans avoir à s’excuser. Ce que tout journaliste est censé faire quand il commet une erreur. Dans ce dernier cas, l’inquiétant ne vient pas tant de la provocation de Siné, idiote mais coutumière, ni du fait d’avoir déguisé un conflit d’interprétation en censure, mais de la façon dont on a commenté cette « affaire », sur Internet et dans la presse. On aura tout entendu à propos de son départ, du plus légitime au plus délirant.

Mais le plus troublant vient de ce fameux refrain, consistant à y voir « deux poids, deux mesures » : « Vous avez vu, quand on tape sur les musulmans, c’est la gloire, mais quand on tape sur les juifs, c’est la porte ! » Outre que Charlie Hebdo a publié un article cruel pour Jean Sarkozy, ainsi qu’un autre sur l’intégrisme juif, quelques semaines avant la provocation de Siné (ce que les tenants du « deux poids, deux mesures » et du complot ne semblent pas vouloir relever), beaucoup semblent incapables de juger une provocation en examinant l’intention du provocateur. Ils préfèrent peser le pour et le contre en fonction de la nature de la cible : a-t-il tapé sur un juif ou sur un musulman ?

Voilà bien le dommage collatéral de l’antiracisme à l’anglo-saxonne, où l’on cherche à traiter équitablement les communautés et les religions plutôt que de tracer un chemin exigeant envers l’intégrisme et le racisme. Car en quoi dire que quelqu’un se convertit au judaïsme pour « aller loin dans la vie » est-il irrévérencieux envers le religieux ?

Chacun a le droit à ses fantasmes. La seule limite, quand on écrit dans un journal, est de ne pas induire les lecteurs en erreur à force de ne plus faire la différence entre fantasmes et réalité. Chez Siné, ce fantasme a un visage légèrement récurrent. Il y a vingt-trois ans, sur les ondes de Carbonne 14, il voulait « euthanasier les juifs » pour « les empêcher de se reproduire entre eux ». On y retrouve au mot près l’inspiration d’une Oriana Fallaci à propos des musulmans dans son livre La Rage et l’Orgueil : « Les fils d’Allah se multiplient comme des rats. »

Ceux qui dénoncent le racisme envers les musulmans, même lorsqu’il s’agit simplement de blasphèmes ou de critiques irrévérencieuses envers l’islam et les intégristes, ne semblent pas choqués par le rappel de cette phrase. Qui fait du « deux poids, deux mesures » ? Philippe Val ? Dans le climat de l’après-11-Septembre, il avait souhaité le départ d’un collaborateur de Charlie Hebdo qui croyait « couillu » d’encenser le courage d’Oriana Fallaci. En 2008, il n’a pas retenu Siné lorsqu’il a jugé « couillu » de refuser de s’excuser après un énième article confondant irrévérence et droit à la rage pouvant conduire Charlie au tribunal pour racisme. Ce qui revenait à ruiner tout le travail de pédagogie déployé lors du procès des caricatures. Ce procès, Charlie Hebdo l’a gagné parce qu’il a su faire la différence entre irrévérence et racisme. On aimerait croire que Siné Hebdo aura la même exigence. Puisque la naissance d’un journal est toujours une bonne nouvelle, souhaitons-lui bonne route.

LE MONDE | 11.09.08 | 13h37