Le monde selon Sitruck

Créé il y a deux cents ans par Napoléon, le Consistoire juif est censé représenter le judaïsme religieux et ses 450 synagogues, tandis que le CRIF traite des questions liées à l’identité juive d’un point de vue laïque. La créature pensée par le politique pour lui servir d’interlocuteur communautaire s’est bien vite fossilisée.

Le grand rabbin orthodoxe Joseph Sitruk y règne depuis vingt et un ans, au prix d’une apathie générale. Alors que le monde juif orthodoxe américain ou israélien permet de plus en plus aux femmes d’étudier la Torah et d’accéder aux sources, le Consistoire français semble figé sur la question. Présidente de l’association Paroles de femmes, Olivia Cattan dénonce même un certain recul de « la mixité dans les synagogues », où les femmes sont de plus en plus souvent maintenues à l’écart, perchées dans des sortes de cages à poules que l’on ferme par un rideau qui les empêche de voir. Coauteure avec Isabelle Lévy de La Femme, la République et le bon Dieu, elle attribue cette régression à « une compétition entre les religions au détriment des femmes ». Longtemps plus réservées, les femmes religieuses commencent à partager cette inquiétude. La WIZO (Women International Zionist Organisation, Organisation internationale de femmes sionistes), une association qui mène le combat des femmes juives du point de vue religieux, a publié une étude sur « les femmes et le judaïsme », menée par Sonia Lipsyc, qui aborde, entre autres, la question des violences conjugales.

Loin d’être approuvée, cette démarche a dû essuyer des remarques, voire des attaques, venant des rabbins orthodoxes proches de Joseph Sitruk. Pourtant, en mars 2008, une affaire a secoué la communauté. Lassée d’être battue dans l’indifférence générale, la femme du grand rabbin de Bordeaux a porté plainte contre son mari, qui a été placé en garde à vue et attend d’être jugé pour violences conjugales. Le rabbinat l’a « mis à pied », mais Joseph Sitruk le maintient parmi les grands électeurs du Consistoire en vue du scrutin. Interrogé sur son attitude lors d’une audition au CRIF, il a fait cette réponse qui glaça l’assistance : « Le rabbin Krief est mon ami. Sa femme souffre de graves troubles […], en plus elle a transgressé le shabbat pour déposer plainte. » Autrement dit, c’est elle la coupable. Elle a trahi en faisant passer la loi des hommes avant celles de la communauté. C’est dire si, bien qu’également orthodoxe, son challenger, Gilles Bernheim, incarne un moindre mal. Philosophe, plus ouvert sur le monde, il a toujours été présent aux côtés des malades du sida et laisse la porte ouverte à un certain « changement » concernant le statut des femmes.

Jean-Yves Camus, chercheur à l’IFRI et ancien chargé de communication au Consistoire, reste toutefois sceptique au sujet d’une évolution possible du Consistoire : « Cette maison est irréformable. » Pour lui, le vrai problème tient au niveau de la formation des rabbins, souvent importés de l’étranger, nettement moins cultivés et peu ouverts d’esprit : « On entend parfois des sermons où les non-Juifs sont décrits comme étant quelque part entre le règne animal et celui des citoyens de seconde catégorie. »

Caroline Fourest
Article paru dans Charlie Hebdo le 18 juin 2008

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