Notre nouveau maître est oriental

Article paru dans l’édition du 20.06.08

On a pris l’habitude de dénoncer la mondialisation comme une forme d’occidentalisation. Les opposants à l’universalisme vont plus loin en assimilant l’occidentalisation à une forme de colonisation culturelle. Cette rhétorique permet notamment aux régimes autoritaires d’associer des valeurs telles que les droits de l’homme, la démocratie ou la laïcité à l’Occident pour mieux les refuser au nom de l’anti-impérialisme. Cette stratégie discursive pouvait faire illusion tant que la première puissance économique était américaine. Qu’en sera-t-il demain, lorsque nous aurons enfin réalisé que la principale puissance à profiter de la mondialisation ne vient pas d’Occident, mais d’Extrême-Orient ?   

Plusieurs conflits, notamment ceux qui déchirent l’Afrique, ne sont plus dictés par les intérêts économiques européens ou américains mais chinois. La sinistre « Françafrique » est en passe d’être largement détrônée par la « Chinafrique », du nom d’un livre de Serge Michel et Michel Beuret qui décrit bien cette nouvelle réalité (Grasset). Le commerce bilatéral entre ces deux régions a quintuplé entre 2000 et 2006. On estime à 500 000 le nombre de Chinois vivant en Afrique pour construire routes, hôtels et barrages. C’est ce qu’on appelle déjà l’« aspect positif » de la présence chinoise en Afrique. L’aspect négatif, c’est ce dévorant appétit d’énergie et de matières premières, qui la pousse à faire des affaires avec des dictateurs au détriment des peuples, de la démocratie, de l’environnement et du développement durable. Officiellement, bien sûr, il n’est pas question de domination. La Chine insiste au contraire pour apparaître comme une puissance du Sud et rappelle sa présence aux côtés des non- alignés lors de la conférence de Bandung. Lors des sommets sino-africains, elle revendique un « partenariat stratégique d’un type nouveau », caractérisé par « l’égalité et la confiance réciproque sur le plan politique » et « la coopération gagnant-gagnant sur le plan économique ». Autrement dit, elle plaide sans complexe pour un affairisme différentialiste sur le mode : « Nos profits valent mieux que les droits de l’homme. »

Sans cette politique, cynique, il y aurait moins de morts au Darfour, plus de démocratie en Birmanie et peut-être un nouveau gouvernement au Zimbabwe. Bizarrement, en dehors de pays cherchant à faire oublier leurs propres victimes, bien peu songent à dénoncer le manque de conscience de cette nouvelle force économique. Surtout pas certains militants se revendiquant d’une conscience anti-impérialiste ambiguë, faite d’admiration pour la « résistance » islamiste et d’une certaine complaisance vis-à-vis de la Chine.

Ceux-là ne militent pas réellement pour un axe Nord-Sud plus juste, ni même contre les effets de la mondialisation ultralibérale. Ils souhaitent surtout prendre une revanche identitaire contre l’Amérique, l’Europe, Israël (voire contre les juifs). Dès lors qu’elle est orientale et non occidentale, la Chine peut donc se permettre de piller l’Afrique ou même de discriminer sa minorité musulmane ouïgour sans risquer d’être rappelée à l’ordre.

Ce positionnement, acrobatique, risque de devenir de plus en plus difficile à tenir. Après une période de domination plutôt discrète, poussée par ses besoins grandissants en énergie et en matières premières, la nouvelle puissance venue d’Extrême-Orient pourrait bien être tentée de passer à la vitesse supérieure. La réussite de ses immigrés suscite déjà de l’hostilité en Indonésie, où le sentiment antichinois est toujours prompt à resurgir. En Afrique, certains peuples grondent contre ces Chinois que l’on voit partout et qui volent leur travail… A terme, ce ressentiment finira peut-être par faire oublier de vieilles rancoeurs, comme celle existant entre l’Europe et ses anciennes colonies.

Néanmoins, tant que l’islamisme occupe le théâtre de nos enjeux immédiats, l’opposition Occident/Orient fonctionne comme un écran de fumée. En coulisse, la Chine y a intérêt. Sur un plan économique, l’amertume des pays musulmans vis-à-vis de l’Occident lui permet de décrocher des contrats à des prix qu’elle ne pourrait négocier sans ce contexte exacerbé. Sur un plan plus symbolique, la focalisation sur l’Occident lui permet d’avoir tous les avantages de la puissance économique sans les inconvénients.

Cette situation idyllique ne saurait durer. La Chine réalise que son nouveau statut suppose des devoirs envers la communauté internationale. Sa médiation au Darfour, ses tergiversations au sujet des armes réclamées par Mugabe et le début de transparence lors du séisme au Sichuan sont des signes encourageants. Dans quelques générations, comme toutes les premières puissances, elle aura sécrété ses propres contre-pouvoirs.

En attendant, le nouvel ordre mondial à l’ombre de la Chine promet des heures d’instabilité au détriment des droits de l’homme. Qui aura les moyens de lui tenir tête ? Pas la France de Nicolas Sarkozy, si sensible aux intérêts des milieux d’affaires. Lors de son discours sur la politique de civilisation, il a suggéré une diplomatie préférant « la diversité à la démocratie ». Une expression qui correspond mot pour mot au credo utilisé par les dirigeants chinois pour revendiquer un monde placé sous le signe du différentialisme et de l’affairisme, et non sous le signe l’universalisme et des droits de l’homme.

Caroline Fourest