En Irak, la guerre « subprime »

Article paru dans l’édition du 23.05.08

Trois mille milliards de dollars, c’est le coût probable de la guerre en Irak selon Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’économie, et Linda Bilmes, professeure de finances publiques à Harvard. Sorti il y a peu aux Etats-Unis, leur livre, Une guerre à 3 000 milliards de dollars, vient de paraître en France (Fayard, 300 p., 22 €). Les deux économistes ont pris en compte les dépenses officielles, mais aussi les dépenses collatérales ou occultées grâce à un budget prévisionnel anticipant les effets macroéconomiques de la guerre. Ils ont notamment calculé ce que coûteront les soins des anciens combattants, les pensions d’invalidité, les traitements des troubles mentaux et du stress post-traumatique affectant plusieurs centaines de milliers de soldats américains. Ce calcul peut paraître froid et cynique au regard du nombre de morts, directs et indirects, que l’on a déjà tant de mal à quantifier. Mais il fallait ce détour par l’économie concrète pour réveiller notre épiderme endormi par l’annonce quotidienne de morts en Irak, un rendez-vous devenu aussi banal que la météo.

« Quel temps fait-il en Irak ?

– Dix morts dans un attentat.

– Tiens, comme hier… Pourtant, ils avaient prévu une accalmie.

– Que voulez-vous que je vous dise, il n’y a plus de saisons ! »

Parmi les raisons expliquant ce dérèglement de l’épiderme, rappelons que les Irakiens victimes d’attentats sont tués par des djihadistes, et non par les Américains. Leur folie ne lave pas pour autant l’administration Bush du péché originel : avoir envahi l’Irak sans réfléchir aux conséquences. Ces dommages collatéraux sont quantifiables. Plusieurs facteurs ayant fait flamber le coût de la guerre auront en prime des répercussions sur le reste du monde. Le premier concerne la privatisation du militaire. Il y aurait en ce moment même sur le terrain irakien quelque 100 000 contractants privés chargés de sécuriser les activités des armées irakienne ou américaine. Non seulement ces agences de sécurité coûtent très cher aux contribuables, mais cette privatisation du militaire déresponsabilise les gouvernements en guerre, ouvre la porte aux crimes dont on se lave les mains, enrichit des mercenaires surarmés, donc accroît le risque d’instabilité au niveau mondial.

L’autre facteur aggravant concerne le mode de financement. Autrefois, les guerres se finançaient grâce à l’impôt, ce qui avait le mérite d’en faire porter le poids sur les générations qui les décidaient. Donc de pousser les citoyens à vouloir y mettre un terme. L’administration Bush, elle, a choisi de financer la guerre par l’emprunt. Ce qui coûtera cher en intérêts bancaires mais contribue, une fois encore, à déresponsabiliser les va-t-en-guerre. Les Américains ont décidément été traités comme des enfants. On leur a menti sur la présence d’armes de destruction massive, on leur ment désormais sur le coût de la guerre – que l’administration Bush continue d’évaluer aux environs de 800 milliards. C’est la technique des subprimes. Ils pensaient se venger d’Al-Qaida grâce à une guerre éclair. Ils se retrouvent endettés sur plusieurs générations avec un crédit à taux variable… Et comme l’économie américaine reste l’étalon, nous paierons tous l’addition, même si nous étions contre cette guerre.

Car le dernier volet inflationniste de cette revanche concerne bien entendu l’envolée des cours du pétrole. Certains paranoïaques pensaient l’administration Bush suffisamment machiavélique pour envahir l’Irak en vue de s’approvisionner en or noir à bas coût. Elle n’a rien prévu d’aussi élaboré. Il n’en reste pas moins que les compagnies pétrolières privées comme Halliburton – et leurs actionnaires comme le vice-président Dick Cheney – ont tiré profit du conflit. Ce qui pose la question des accointances entre milieux économiques pouvant tirer des bénéfices d’une guerre et monde politique ayant les cartes en main pour la déclencher.

Toutes ces considérations n’auraient pas le même effet consternant si cette guerre avait au moins servi à quelque chose. Or elle n’a fait qu’entamer le crédit moral de l’Amérique. Peut-on encore la considérer comme la première puissance démocratique du monde ? Tous les contre-pouvoirs qui faisaient sa grandeur ont sauté. La liberté de la presse n’a pas su empêcher le mensonge à l’origine de la guerre. La Cour suprême compte de nouveaux juges choisis par l’administration Bush pour fermer les yeux sur Guantanamo. Or comment donner des leçons de droits de l’homme aux autres pays quand on pratique soi-même la torture ? En se passant de l’avis du Conseil de sécurité de l’ONU pour mener une guerre préventive basée sur une intuition erronée, les Etats-Unis n’ont pas seulement perdu de l’argent, ils ont sali leur uniforme de « gendarmes du monde ». Embourbés et endettés, ils n’ont plus les moyens d’intimider Ahmadinejad ou Bachar Al-Assad. Ne parlons pas des djihadistes et des islamistes qui bénéficient d’un nouveau camp d’entraînement à ciel ouvert. Ni de la guerre en Afghanistan que nous allons perdre à cause de l’éparpillement des forces. Ni des islamistes politiques dont le prosélytisme s’étend. Le 11-Septembre aurait pu devenir le tombeau de l’islamisme. Mais en répondant au terrorisme par une guerre illégitime et mal ciblée, les Etats-Unis ont surtout aidé les islamistes à faire du monde une fosse commune.

Caroline Fourest