L’héritage de Mai 68

logocultureC’est l’un des procès lancinants intentés à Mai 68. La libération de la parole, de la pensée, de la sexualité aurait sapé l’autorité, pour ne pas dire la virilité de notre société. Car dans l’esprit de certains, les deux sont liées. Ce qui leur permet d’ailleurs de faire à la fois le procès de Mai 68 et celui du mouvement de libération des femmes, né deux ans plus tard.

L’un a ouvert la voie en libérant la parole contre l’autorité abusive, celle de la Soumission. L’autre a profité de cet élan pour s’attaquer de façon durable et profonde au principe de domination masculine au cœur de presque toutes nos sociétés. Un tel tremblement de terre ne pouvait laisser indifférent.

Sortis groggy de ces deux révolutions, celle de 68 et celle de 70, les mouvements réactionnaires ou simplement conservateurs, les tenants de l’ordre établi, voire dans certains cas de l’ordre naturel et divin, ont lentement mais sûrement mûri une contre-révolution, intellectuelle, religieuse et politique. Elle a commencé à porter ses fruits dès les années 80. Elle les porte encore aujourd’hui.

Nihilisme, égoïsme, relativisme moral, que n’aura-t-on pas reproché à ce moi de mai ?

Un peu comme l’immigration expliquerait le chômage, Mai 68 expliquerait à la fois la montée de la délinquance, le harcèlement des professeurs et même que l’on tire à balles réelles sur des policiers. Il suffirait, pour reprendre l’expression du candidat Sarkozy, de liquider l’héritage de mai, et le tour serait joué.

Mais de quelle crise de l’autorité nous parle-t-on au juste ?

Pour s’imposer, c’est vrai, les professeurs doivent davantage argumenter que leurs aînés. Ma génération, celle des trentenaires, et encore plus celle d’après, ne respecte pas l’autorité pour l’autorité. Dans les années 60, un professeur n’avait qu’à sortir sa règle pour obtenir le silence. Aujourd’hui, il faut beaucoup d’imagination pour capter l’attention et obtenir le respect de ses élèves. Le problème, c’est que la pédagogie demande du temps. Et que le nombre d’élèves par classe n’a cessé d’augmenter. La crise que connaissent les professeurs n’est donc pas une crise d’autorité mais une crise d’adaptation. On ne la résoudra pas en réhabilitant l’autorité mais en diminuant — drastiquement — le nombre d’élèves par classe. Cela n’interdit pas de revaloriser le respect. Mais cela demande des crédits, des moyens, des budgets. Alors certains préfèrent penser que c’est la faute au mois de mai.

On ne voit pas non plus très bien le lien entre les émeutes et la fin de l’autorité pensée sur le mode de la virilité. Les CRS ne sont plus perçus comme des SS mais comme des Robocop. Les jeunes ne les affrontent pas par antifascisme. Ils sont en colère à cause de contrôles d’identité abusifs qui attisent la colère, le sentiment d’injustice et appuient sur leur crise d’identité. Or pour se faire entendre, tous les enfants des classes populaires n’ont pas la même imagination que les étudiants de Mai 68. Gavés de films hollywoodiens, leur mode de protestation est plutôt inspiré par la violence des ghettos américains. Quitte à s’en prendre aux policiers comme s’il s’agissait d’une vulgaire bande rivale.

Quel lien avec 68 ? La plupart des parents de ces émeutiers n’ont pas fait Mai 68. Bien au contraire. Arrivés de pays n’ayant pas connu la libération sexuelle, attachés au modèle patriarcal de leur pays d’origine, beaucoup ont élevé leurs fils et leurs filles sur le mode de l’autorité et de la soumission. L’explosion de rage désordonnée est bien leur héritage. Tandis que les parents ayant préféré la pédagogie au ceinturon ont envoyé leurs enfants à l’université plutôt qu’en prison. Ceux-là participeront peut-être demain à un nouveau 68.

Dernière chose, il est absurde de lier la montée de l’intégrisme à la crise de l’autorité virile. C’est tout le contraire. Si les émeutiers ne sont malheureusement pas les enfants de Mai 68, les intégristes des quartiers populaires sont très sûrement les enfants de la contre-révolution morale et religieuse née en réaction à la libération sexuelle et au féminisme.

Moralité, il n’y a pas trop d’esprit soixante-huitard dans les quartiers. Il n’y en pas assez.

Ce n’est donc sûrement pas l’autorité qu’il faut réhabiliter. Encore moins sur la religion qu’il faut miser. C’est au contraire la laïcité, la pédagogie, la citoyenneté et le respect du vivre-ensemble qu’il faut savoir faire souffler. Mais ça, cela demande un peu d’imagination au pouvoir.

Caroline Fourest
Chronique pour France culture du 28/03/08

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