La braderie des HLM

Chaque année, les commerçants soldent leurs invendus. L’Etat, lui, a décidé de brader 40 000 logements sociaux. Et de récidiver chaque année. Soit pas moins de 140 000 logements sociaux liquidés d’ici à 2010. C’est l’objectif fixé par la ministre du logement. Les bailleurs sociaux espéraient l’en avoir dissuadée. Mais le président de la République est revenu à la charge lors de la présentation du plan banlieue. Et rien ne semble plus pouvoir enrayer la braderie. Etonnant entêtement. Car jamais la France n’a eu autant besoin de logements à loyers modérés. L’explosion des prix de l’immobilier ne cesse de creuser les inégalités. Les classes moyennes ont du mal à rester en centre-ville, les classes populaires ont tout simplement renoncé à y vivre un jour, la mixité sociale recule.

Pour lutter contre cette ghettoïsation et le repli communautaire qui en découle, l’Etat français dispose d’un outil majeur : le logement social. Lui seul permet de redistribuer les cartes, de ventiler, de donner de l’air et de la mixité. C’est cet outil que le gouvernement veut à tout prix émousser en sacrifiant chaque année 1 % de son parc locatif au slogan « Tous propriétaires ! ». On cherche une explication rationnelle. On peine à la trouver. A part ce rêve du candidat Sarkozy, celui d’une « France de propriétaires ». C’est beau comme du Thatcher, mais un peu décalé dans la France des années 2000. Bien sûr, tout le monde rêve d’un superbe appartement à Neuilly, avec vue sur la Seine, dont les travaux ont été réalisés à bas prix par un entrepreneur désireux de plaire. Mais la réalité en Seine-Saint-Denis n’est pas tout à fait celle de Neuilly. Dans le 93, chaque fois que l’Etat a voulu favoriser l’accession à la propriété privée des plus modestes en guise de politique du logement, le rêve a tourné au cauchemar.

Une fois endettées, les familles ayant acheté leur appartement n’ont presque jamais les moyens d’entretenir les parties communes. Le résultat est visible à l’oeil nu. Contrairement aux idées reçues, les quartiers les plus dégradés de France ne sont pas des cités HLM, mais des copropriétés délabrées, qui représentent jusqu’à 40 % du parc immobilier de certains quartiers difficiles. Ce n’est sans doute pas un hasard si les émeutes les plus graves de ces dernières années sont justement parties de ces copropriétés. Comme la Cerisaie à Villiers-le-Bel ou le quartier du Chêne Pointu à Clichy-sous-Bois.

La cité des Bosquets à Montfermeil offre un autre exemple dramatique. Dans les années 1960, des investisseurs pensaient avoir flairé une affaire en achetant des lots dans ce chef-lieu qu’on appelait jadis « Mont-fermé », mais qui promettait d’être enfin désenclavé grâce à un projet de liaison autoroutière, finalement abandonné. Les lots ont donc été vendus aux seuls Français susceptibles d’en vouloir, pauvres et issus des mêmes trajets migratoires. Beaucoup n’étaient pas en capacité de faire fonctionner leur syndic, en grande difficulté dès le milieu des années 1970. La SCI des Bosquets sera mise en liquidation en 1980, obligeant l’Etat et les collectivités locales à racheter peu à peu les logements pour éviter le pire. Un peu tard. Et sans pouvoir acheter assez de logements situés côte à côte pour transformer le paysage urbain et social.

Le parc HLM coexiste donc avec les derniers vestiges de la copropriété : des immeubles en ruine, aux portes éventrées, aux boîtes aux lettres cabossées, aux escaliers à haut risque. Les murs extérieurs sont recouverts de tags, contre la police et parfois contre les juifs. Les rares journalistes osant s’y aventurer ramènent des images trahissant l’abandon. Certains pyromanes politiques s’en servent pour dénoncer la démission des pouvoirs publics et faire enrager contre l’Etat… Lequel n’y est pour rien, puisque ces immeubles sont censés être entretenus par leurs propriétaires.

La seule solution pour en sortir est simple, mais coûteuse : racheter ces copropriétés, les intégrer au parc HLM, les réhabiliter, les entretenir et organiser la mixité. C’est l’un des constats faits par le plan Borloo. Mais l’ambitieux plan de rénovation urbaine a choisi de privilégier la destruction-reconstruction plutôt que le rachat-réhabilitation. Or la construction prend du temps. Pendant que les grues s’activent mollement, la mixité sociale s’écroule, les gens tombent, et le climat pourrit. Qu’en sera-t-il lorsque l’Etat aura pris le risque d’ajouter 140 000 logements privés tenus par des ménages très modestes en plus des copropriétés à risques déjà existantes ? Faut-il vraiment miner les quartiers populaires avec des logements privés dont l’Etat aura le plus grand mal, en cas de problème, à reprendre le contrôle ? Pourquoi, si ce n’est par idéologie ? Celle de l’accession à la propriété, partout, coûte que coûte et à tout prix.

Certes, la convention arrachée aux bailleurs sociaux prévoit que l’Etat construise deux logements sociaux pour un logement vendu. Mais, en attendant, l’Etat aura perdu sa marge de manoeuvre pour lutter contre les inégalités de logement d’aujourd’hui. Surtout, rien ne garantit que ces promesses-là soient tenues. L’argent pour construire pourrait bien manquer si l’Etat doit racheter en catastrophe les logements cédés à des syndics en liquidation lors d’un énième plan banlieue dont aucun Français ne voudra plus sur le mode « rien n’y fait jamais ». Alors que ce plan, positif sur certains aspects, comporte tout simplement une faille majeure dès l’origine. Une faille idéologique.

Caroline Fourest

LE MONDE du 29.02.08

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