Les dissidents de l’islamisme

Les dissidents ne font pas dans la nuance. Ils résistent. Quitte à préférer la simplification à la soumission. Soljenitsyne refusait de faire la distinction entre utopie marxiste et totalitarisme communiste. Etait-ce son rôle ? Il a servi un camp contre un autre. Pouvait-il en être autrement ? Fallait-il boycotter L’Archipel du goulag, ne pas entendre son cri sous prétexte de certains excès ? A l’inverse, fallait-il renoncer à souligner ces excès sous prétexte de l’union sacrée contre le totalitarisme ?

Les mêmes questions se posent, aujourd’hui, à propos des dissidents de l’islamisme. Certains sont sortis de l’islam au risque d’être assassinés ou d’être stigmatisés comme traîtres. D’autres ont été forcées de se marier, de porter le voile, d’endurer les soupçons, les insultes, les calomnies. Elles ont résisté. Pour préférer la rébellion à la soumission, il faut un tempérament d’acier. Un acier que l’on ne tord pas facilement pour faire des alliages. Certains refusent la distinction entre islam et islamisme. Ils parlent même de nouveau fascisme à propos de l’idéologie au nom de laquelle on a voulu les soumettre de façon autoritaire, voire totalitaire. Comment leur demander de nuancer ?

Ceux-là n’ont souvent plus que l’Europe vers qui se tourner pour crier. Presque partout dans le monde, ils seraient bâillonnés. Pourtant, même en Europe, on leur demande de parler moins fort. Une certaine gauche craint d’attiser la haine et les amalgames, dans un contexte où toute parole contre l’islamisme peut effectivement servir de prétexte au racisme. Une certaine droite adore les entendre crier mais ne les écoute pas. Celle-là prétend lutter contre le fanatisme en durcissant les conditions d’accès au statut de réfugié politique, c’est-à-dire en fermant nos frontières à des hommes et à des femmes fuyant parfois les traditions ou la religion.

Fatigués de devoir résister aux démocrates de tous bords en plus des fanatiques, certains finissent par trouver refuge aux Etats-Unis. Comme l’écrivain Salman Rushdie. Comme l’ancienne députée néerlandaise Ayaan Hirsi Ali, qui y travaille aujourd’hui. Le choix paraissait logique pour les dissidents du communisme. Il est plus troublant pour les dissidents de l’islamisme. Paradis des anticommunistes, l’Amérique n’a aucune aptitude à devenir celui des mécréants. Seule l’Europe peut incarner cette terre de refuge. Son sort dépend bien sûr de l’évolution de la Pologne ou de la Turquie, mais aussi de celle de la Grande-Bretagne, des Pays-Bas ou de la France en matière de laïcité. L’affaire Ayaan Hirsi Ali fait partie de ces tests permettant d’imaginer le destin qu’elle va choisir.

C’est l’enjeu de la question écrite déposée par Benoît Hamon et trois autres députés européens socialistes pour demander que l’Union européenne finance sa protection, où qu’elle se trouve. C’est l’espoir incarné par la proposition de la secrétaire d’Etat Rama Yade, qui souhaite profiter de la présidence française pour susciter un Fonds européen permettant de financer la protection des esprits libres menacés.

Cette union sacrée pour une Europe qui résiste au fanatisme doit-elle nous amener à abdiquer toute nuance ? Sûrement pas. Il existe plusieurs façons de se battre contre ce nouveau totalitarisme qu’est le fanatisme. Et toutes les postures ne se valent pas. Il y a d’un côté ceux qui se battent contre l’islamisme au nom d’une identité basée sur des « racines chrétiennes », censées former aujourd’hui encore le « ciment national ». Ceux-là ne défendent pas la laïcité, qu’ils voudraient en réalité assouplir au profit du religieux. Ils n’ont rien contre la religion en tant que telle, qu’ils voient même dans le coeur de chaque homme. Ils sont pour l’identité chrétienne et croient au choc « Islam contre Occident ».

Leur combat est très différent, voire opposé, à celui que mènent les laïques authentiques, qu’ils soient religieux, athées ou gnostiques. Ceux-là se battent contre toute ingérence du religieux, qu’elle soit juive, chrétienne, musulmane ou bouddhiste. Seul le surcroît de danger de l’islamisme les oblige aujourd’hui à le mener surtout contre l’islamisme, et même parfois contre l’islam, puisque la religion sert de prétexte au fanatisme. Ceux-là ne défendent pas l’identité chrétienne mais la laïcité, et même la laïcité à la française. Ils ne croient qu’au choc « fanatisme contre laïcité ».

Entre ces deux postures, la frontière parfois se brouille. Notamment lorsqu’il faut serrer les rangs autour de ceux que l’ennemi commun menace de tuer. Les dissidents eux-mêmes naviguent entre les deux postures, voire en inventent d’autres, toujours plus radicales. Leur demander de se taire nous rendrait complices de ceux qui veulent les réduire au silence. Sacraliser leur parole, se refuser à toute critique, reviendrait à les exfiltrer du dialogue démocratique pour en faire des icônes. Que nous soyons d’accord ou non avec chacune de leurs virgules, nous devons les défendre contre ceux qui préfèrent le silence à la moindre faute de grammaire. Mais nous ne devons pas non plus simplifier notre grammaire. Le rôle des intellectuels est de se battre pour qu’ils puissent de nouveau penser hors de danger. En suscitant l’union autour d’eux. Sans tuer l’esprit critique que l’on veut justement sauver.

Caroline Fourest

Article paru dans l’édition du 15.02.08

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