La « politique de civilisation » selon Sarkozy : la France Année zéro

Nicolas Sarkozy nous annonce une révolution culturelle et idéologique. Mais comme il pèche parfois par excès de confiance en lui, il nous annonce carrément une « politique de civilisation ». Une expression empruntée à Edgar Morin.

Elle est parfois un peu grandiloquente dans la bouche de l’auteur, qui invite les politiques à tenir compte de l’impact sur l’environnement ou à délaisser le rationalisme et l’individualisme pour emprunter davantage aux philosophies orientales sur un mode frisant le décroissantisme moraliste.

Elle est ridicule dans la bouche de Nicolas Sarkozy — dont toute la première partie de mandat et même la vie politique a consisté à encourager la production et le quantitatif au détriment du qualitatif, et notamment de la qualité de vie.

D’ailleurs, on ne décrète pas une politique de civilisation. C’est un processus long, historique, le fruit d’une interaction au minimum centenaire entre plusieurs évolutions politiques, sociologiques et culturelles. À ce rythme, Nicolas Sarkozy ne fera que cinq ans. Au mieux dix.

Il n’est pas question pour autant de sous-estimer la profondeur des réformes envisagées. Certaines font même rêver : retrouver le rôle de la France dans le monde, rebâtir une école « du savoir, du civisme et de l’ouverture d’esprit », tenir compte de l’environnement, moraliser le capitalisme financier, lutter contre les fonds spéculatifs, l’arrêt possible des OGM, faire de nos universités des campus « où l’on a envie d’étudier », élargir le G8 à 15 pays…

On aimerait y croire. On sait qu’il y mettra toute son énergie. Malheureusement, à force de foncer tête baissée, sur autant de dossiers, sans laisser le temps au débat public de servir de contre-pouvoir, la France risque de se réveiller avec une drôle de gueule de bois. Car Nicolas Sarkozy a déjà prouvé (comme ministre du Budget, de l’Intérieur et dans la première partie de son mandat) que l’enchantement de ses discours se traduisait par une politique brutale et simpliste.

Il prétend lutter contre les déficits publics. Mais n’a-t-il pas déjà vidé les caisses de l’État pour distribuer des cadeaux fiscaux à ceux qui en avaient le moins besoin ?  Bien d’autres fausses bonnes idées ou paradoxes de cet ordre sont à pressentir au vu de son discours sur la « politique de civilisation ». Comme la « moralisation du capitalisme financier » (aucun ministre de l’intérieur n’a fait mieux pour modérer le zèle de la brigade financière contre la délinquance financière), la défense de la culture sur le service publique (qui perd ses recettes publicitaires pour être évaluée selon les critères sarkozystes de la culture du résultat ?), ou la nouvelle façon de mesurer la croissance (pour masquer le fait que les résultats ne sont pas au rendez-vous ?)

Toutes ces annonces posent la question de la confiance. Le passé politique de Nicolas Sarkozy prouve qu’il tient ses promesses sur le papier. Mais on ne peut absolument pas lui faire confiance pour ne pas biaiser sur la façon de les évaluer. En tant que ministre de l’Intérieur, la façon dont il a manipulé les statistiques pour améliorer les taux d’élucidation des commissariats — lesquels ne prennent plus certaines plaintes par peur de faire tomber leurs primes — au détriment d’une mesure réelle de l’augmentation des délits ne plaide pas pour lui. Or il faut une vraie dose de confiance pour accepter d’être conduit à si vive allure vers une France nouvelle. Pour l’instant, ceux qui connaissent bien le bilan de Nicolas Sarkozy comme ministre vivent surtout avec la peur au ventre de se réveiller en gare d’arrivée avec une France défigurée.

Caroline Fourest