Laïcité : La clarification est un combat

Il est toujours plus difficile de dire à ses amis qu’ils se trompent qu’à ses ennemis. J’en ai fait expérience en dénonçant dans un livre la « Tentation obscurantiste » d’une certaine gauche. Depuis 2001, une certaine gauche tiers-mondiste confond volontiers la libre critique de la religion musulmane (ses excès intégristes, sexistes ou homophobes) avec du racisme sous prétexte d’ « islamophobie » ambiante. Cette dérive est à l’œuvre dans des organisations comme la LDH et le MRAP.

Aujourd’hui toutefois, il me semble qu’une autre dérive réponde à cette dérive-là. Dégoûtés par l’islamo-gauchisme, certains laïques sont prêts à défendre tous ceux se réclamant de la laïcité, y compris s’ils sont en réalité plus racistes que laïques ou portent atteinte aux libertés individuelles. L’affaire d’Épinal pourrait sonner comme le symptôme de cette dérive-là.

De quoi s’agit-il ? Fanny Truchelut tient un gîte. Deux femmes réservent une chambre. Quand elles arrivent, elles sont voilées… La propriétaire leur demande de ne pas porter le voile dans les parties communes (ce qui revient à les congédier) en expliquant qu’elle ne veut pas de « ces gens-là ». L’une des femmes voilées est une militante et porte plainte. Fanny Truchelut risque 2 ans de prison et 30 0000 euros d’amendes. Des laïques se portent à son secours. Le MRAP et la LDH tiennent la preuve que le camp laïque sert en réalité  donner bonne conscience au racisme populaire…

Connaissant le travail de sape qu’ils ont mené pour empoisonner ce débat, je n’aurais pas aimé devoir figurer sur les bancs de ce procès aux côtés du MRAP et de la LDH. Mais je ne me serais pas sentie mieux de l’autre côté de la barre, dans une affaire où Fanny Truchelut a accepté le soutien financier de Philippe de Villiers et a pris pour avocat maître Varaut. L’avocat du Mouvement pour la France, le fils et successeur du célèbre avocat du même nom, soit l’homme qui a intenté les procès pour « racisme anti-chrétien » au nom de l’AGRIF contre toute affiche ou dessin jugé blasphématoire…

Nos amis de Riposte laïque ont choisi de soutenir « sans aucunes réserves » l’attitude de Fanny face au MRAP et à la LDH. Quitte à se retrouver aux côtés de gens bien infréquentables quand on prétend agir au nom de la vigilance laïque, anti-intégriste, et non raciste. J’y vois l’un des effets bien connu du fameux « les ennemis de nos ennemis sont nos amis ». Je regrette aussi de voir se joindre à la défense des féministes comme Anne Zélensky. Car non cette affaire ne peut pas se résumer à une défense de la laïcité féministe face au voile. Elle rompt l’équilibre savamment défendu lors de la loi sur les signes religieux à l’école publique.

L’école publique est un lieu de formation des consciences et d’éducation à la citoyenneté. À ce titre, un symbole politique en faveur de l’inégalité des femmes — le voile — n’y a pas sa place. Mais dans la rue, et dans le privé, chacun fait bien entendu ce qui lui plaît. Sinon, le principe des libertés individuelles est bafoué. En tant que prestataire de service, une propriétaire de gîte n’a certainement pas à dire à des clients qu’elle ne veut pas «  de ces gens-là ». Elle peut à la rigueur diffuser un porno lesbien dans la salle de télévision commune pour en faire fuir les femmes attachées à la pureté… Mais pas plus. À moins de franchir la fine barrière séparant l’exigence de laïcité de l’intolérance.

Il ne faut surtout pas le franchir. Sous peine de donner raison à ceux qui voudraient résumer la laïcité féministe à une forme mutante de racisme anti-musulmans. Cette clarification, importante, fera l’objet du prochain numéro de la revue ProChoix.

Caroline Fourest