Rentrée douloureuse en Sarkozie

C’est toujours plus douloureux de rentrer de vacances dans un pays que vous avez quitté fâché. Ceux qui ont voté Sarkozy ont sans doute plus de facilité à faire leur rentrée que les autres.

Ces petits riens qui coincent
Il était déjà difficile de trouver un coin du monde, une simple petite plage, où l’hyperactivité de notre nouveau président ne fasse du vent. Il est encore plus difficile de se mettre à l’abri de une fois de retour. Il se passe pourtant des choses dans le monde : un président islamiste en Turquie, une percée contenue au Maroc, de nouveaux attentats en Algérie, des morts au Pakistan, en Irak… Il y a de quoi s’occuper l’esprit. Mais il y a toujours ces toutes petites choses, insignifiantes me direz-vous, mais qui vous donnent le sentiment de voir la France s’enfoncer dans une comédie grotesque. Des bourrelets corrigés à coups de Photoshop par des infographistes de Paris-Match craignant la réprimande élyséenne. Des journalistes politiques révérencieux comme jamais. Des opposants qu’on ne voit plus tellement à la télé. Une équipe de rugby à qui on lit la lettre de Guy Môquet avant d’entrer sur la pelouse. Et que l’on trouve bizarrement fébrile (vous avez déjà vu des gens vouloir se mettre à massacrer un groupe adverse après avoir lu la lettre d’un résistant méditant sur le drame de la violence humaine ?). C’est un peu comme donner du hasch à un athlète juste avant sa course. Remarquez, je m’en fiche moi que des joueurs de rugby aient envie de pleurer plutôt que de foncer comme des brutes sur un ballon ovale. Vraiment. Simplement, comme notre nouveau président avait laissé entendre qu’il serait dans les tribunes pour s’associer au triomphe, je fais nécessairement partie de ceux qui, mauvais joueurs, ont envie de voir l’équipe de France se faire écraser par l’Afrique du Sud…

Privation et renoncements
Plus sérieusement, puisque je fais aussi partie de ceux qui aimeraient que l’on critique le nouveau président de façon constructive et non de façon mesquine, il y a quantité de dossiers en cette rentrée qui donnent envie de hurler. Achever la privatisation de GDF, ce que Nicolas Sarkozy avait promis de ne pas faire. Dans ce domaine, toutefois, il faut reconnaître que le retournement de Sarkozy est moins une trahison que celui de Jospin, l’homme qui a amorcé ce processus en privatisant plus que Balladur… Tous ceux qui pensent y voir un progrès, je leur conseille vivement d’aller choisir un opérateur privé et de nous en donner des nouvelles quand leurs factures s’envoleront et qu’ils se retrouveront aux prises avec un contrat kafkaïen,  comme ceux qu’ils ont déjà à cause de la privatisation de la téléphonie. Vous avez déjà vu une coupure de courant massive en France due à la financiarisation de l’énergie ? Attendez, vous verrez c’est dépaysant, on se croirait en vacances dans un pays du Sud ou en Angleterre…

L’école, ce grand corps malade
Autre dossier, celui de l’école. Ceux qui n’ont pas vu l’excellent documentaire diffusé par Canal +, l’ « Education nationale, ce grand corps malade » ne peuvent mesurer combien jamais, dans l’histoire politique récente, il n’a existé un tel consensus pour repenser et redynamiser ce secteur. Les conseillers de Nicolas Sarkozy, peut-être le président lui-même, ont eu l’intelligence de le voir. La lettre de rentrée adressée par Nicolas Sarkozy aux enseignants, quoi qu’en disent les syndicats, est absolument superbe. Le président semble avoir pris la mesure du défi. Malheureusement, comme toujours, les politiques concrètement mises en place ne sont absolument pas à la hauteur de la communication présidentielle. Le défi, quel est-il ? 83 % d’élèves dotés d’un bac noté au rabais se retrouvent pleins d’illusions sur les bancs de la fac, qu’ils quitteront au cours de la première année à 51 %. Parce que le système a surévalué leurs capacités depuis le primaire, au lieu de fortifier leurs bases, au point de leur faire croire que n’importe quelle orientation était possible. Quitte à ce qu’ils tombent du 14ème étage au dernier moment, c’est-à-dire celui où la réorientation sera presque impossible (puisqu’il leur manque les bases). Sans parler de la primauté donnée à la créativité pédagogique, source de toutes sortes d’innovations au détriment d’un tronc commun peut-être classique mais solide. Ni de la méthode globale qui a massacré l’orthographe de toute une génération, dont je suis… Sarkozy était peut-être le seul président à pouvoir s’attaquer à tout cela étant donné son état de grâce et l’image détestable qu’il a de toute façon auprès des dinosaures syndicaux. Mais que va-t-il faire ? Libéraliser l’école et les méthodes pédagogues, diminuer les heures de cours, pour dégraisser le nombre d’enseignants, abandonner la carte scolaire et pulvériser le collège unique. Bref, démanteler le principal secteur pour sauver les enfants de riches de la mixité avec le niveau tragique des enfants de pauvres… Derrière les mots volontaristes se trame un renoncement, un abandon gravissime. Celui du ciment commun, centre de la citoyenneté et de l’égalité des chances.

La citoyenneté sacrifiée sur l’autel de l’identité
La citoyenneté ? Les supporters de Nicolas de Sarkozy vous diront qu’elle fait désormais partie des compétences du ministère de l’ »Immigration et de l’Identité Nationale » ! Tout à l’envers. On le sait, la crise des valeurs républicaines communes n’est plus liée depuis longtemps à l’immigration mais bien à celle de l’éducation de Français écartelés selon leur identification culturelle et leur classe sociale. Mais ce serait trop long à expliquer aux Français… Mieux vaut faire lire la lettre de Guy Môquet dans les classes et continuer à faire croire que tout sera résolu quand on aura interdit aux Français de continuer à épouser des étrangers qui ne parlent pas bien français. Une loi en préparation qui constitue une violation caractérisée des Droits de l’homme et du citoyen français. Mais tout le monde s’en fiche, tellement heureux de savoir que la solution était si simple et qu’il suffisait d’avoir le courage d’y penser.

Communautarisation et guerres de bandes
Autre dossier, toujours lié à la cohésion sociale et au renoncement qu’incarnent, en dépit des apparences, les politiques mises en place depuis 2002 : la violence et la communautarisation rampante. Les deux vont de pair. Même les RG s’en sont rendu compte et le signalent dans leur rapport faisant suite aux affrontements entre bandes de la Gare du Nord : plus 29 % de violences dues aux bandes depuis 6 mois ! Qu’en pense l’opinion publique sarkophile à toute épreuve ? Rien. On ne leur a pas posé cette question remarquez. C’est pourtant bien la politique mise en place par Nicolas Sarkozy depuis maintenant cinq ans qui mériterait d’être interrogée au vu de cette flambée de violence. Comme elle aurait dû l’être au vu des émeutes de novembre 2005. Ceux qui se sont penchés sérieusement sur le dossier, comme j’ai souhaité le faire dans mon dernier livre (Le Choc des préjugés) savent combien les méthodes employées vont à l’opposé de ce qu’il faudrait faire. Les autres préfèrent se persuader que la violence est une fatalité et qu’il suffit de cogner toujours plus fort pour s’en protéger. Pourtant, c’est bien la communautarisation et l’abandon du social qui nourrissent les identifications radicales, sources de violences. Y remédier supposerait un plan Marshall des quartiers populaires, des crédits pour les travailleurs sociaux et les associations citoyennes, une police de liaison et non uniquement de répression, mais surtout une école citoyenne et non à la carte, démantelée, abandonnée !

Je m’arrête là pour les sujets de fond. Je regarde notre nouveau président. J’entends ses discours dont la tonalité républicaine et volontariste manque tant à gauche. Je comprends ceux qui, malgré quelques mauvais pressentiments, veulent y croire. J’aimerais sincèrement que la France passe au mieux les défis de notre époque. Et je me dis qu’il faudra tout reconstruire après. Quand la lucidité et la raison auront triomphé de la fascination pour l’image, des effets de manche et des beaux discours. Le chemin sera long, parfois désertique. Mais nous devons tous être les acteurs de cette démystification.

Caroline Fourest