Epître à Nicolas Sarkozy

2266157086Monsieur le ministre, je viens de terminer votre livre, où vous appelez de vos vœux la fin de loi de 1905 telle que nous la connaissons — une laïcité française qualifiée de « laïcité sectaire » — pour mieux la remplacer par ce que vous appelez une « laïcité positive ». Officiellement pour faire une meilleure place à l’Islam en subventionnant la construction de mosquées et la formation d’imams sous contrôle de l’Etat. En principe pour lutter contre l’islam des « caves » et proposer une alternative à la montée de l’islamisme. Ces questions, je me les pose moi aussi depuis des années, depuis que je travaille sur les mouvements religieux radicaux et leurs interactions avec la laïcité, plus encore depuis que je décortique les discours et les effets de prédicateurs islamistes gravitant dans la nébuleuse des Frères musulmans, façon Tariq Ramadan ou façon UOIF. Et je ne suis pas arrivée aux mêmes conclusions que vous.


Des mosquées et des imams financés par l’Etat ?
 L’un des arguments avançés pour justifier de revoir la loi de 1905 — qui prévoit de ne salarier ni subventionner aucun culte — consiste à expliquer qu’il vaut mieux des mosquées et des imams finançés par la France que par l’étranger. L’idée est a priori séduisante. Mais avez-vous bien mesuré la portée d’une telle décision ? Et à l’inverse, êtes-vous bien sûr de son efficacité ? Renoncer à l’article 2 de la loi de 1905 pour entreprendre de « subventionner le culte » constituerait un retour en arrière historique, la fin de la séparation du politique et du religieux telle que nous la connaissons. Sans la moindre garantie d’efficacité. Aujourd’hui ce sont des princes intégristes qui financent les mosquées des intégristes. Demain, si l’on vous suit, ce seront nos impôts qui permettront de financer l’implantation de mosquées intégristes. Car comment donner de l’argent aux uns, les musulmans libéraux, sans donner aux musulmans radicaux… surtout si les musulmans radicaux en question sont partie prenante du Conseil français du culte musulman. Grâce à vous, ils représentent aujourd’hui un tiers de l’Islam de France représenté.

« La réalité, c’est que l’UOIF mène, sur le terrain, un travail utile contre des adversaires autrement plus dangereux pour la République : les salafistes » écrivez-vous dans votre livre. Sous entendu : il vaut mieux encourager l’UOIF et lutter contre le sentiment d’humiliation de ses militants plutôt que de les voir rejoindre un islam des caves encore plus radical. Je ne partage pas cette analyse qui consiste à nous demander de choisir entre la peste et le choléra. Les Frères musulmans — dont s’inspire l’UOIF — aiment tout particulièrement agiter le danger salafiste pour se poser en rempart et soigner leur image de juste milieu. Ils oublient toutefois de préciser qu’ils sont eux aussi salafistes, c’est à dire fondamentalistes. Ils sont peut-être moins caricaturaux et moins littéralistes que les salafistes, ils n’en sont pas moins intégristes. Et ils n’ont rien d’un rempart. Prenons l’exemple d’Abdelkader Bouziane, cet imam de Vénissieux expulsé pour avoir prêché qu’un homme pouvait corriger sa femme si elle le trompait. Un imam salafiste, formé à l’étranger et parlant mal le français. L’UOIF s’est empressé de se présenter comme un antidote grâce à son Institut de formation pour imams bien français, celui de La Nièvre. Les journalistes ont multiplié les reportages vantant les mérites de cet type d’institut où l’on forme des imams labélisés « Islam de France ». Mais qui sont les mentors théologiques de cet institut ? Qui sert de modèles aux imams formés par l’UOIF ? Si ce n’est Hani Ramadan, l’homme qui justifie les châtiments corporels, et Youssef al-Qaradhawi, auteur d’un livre sur le Licite et l’Illicite en islam qui sert de « bible » aux militants de l’UOIF . Or qu’écrit-il dans ce livre ? Qu’il est licite de battre sa femme ! Quel rempart.

La « nationalisation » de l’islam ne suffit pas à garantir sa modération. Soheib Bencheikh est né au Caire. Il est issu d’une famille de religieux non francophones et il a été étudiant en religion à l’institut islamique d’Alger puis à El Azhar, berceau des fondamentalistes égyptiens. Pourtant il défend un islam respectant la laïcité. A l’inverse, partir de l’idée que des imams seront plus modérés parce qu’ils seront nés et formés en France sous-estime la capacité d’endoctrinement de toute entreprise politique. Mais le plus grave serait encore que cet endoctrinement se fasse désormais avec l’ argent de la République.

La religion pour sauver les banlieues ? Vous partez du principe que la religion est aujourd’hui le seul moyen de favoriser l’intégration : « Partout en France, et dans les banlieues plus encore qui concentrent toutes les désespérances, il est bien préférable que des jeunes puissent espérer spirituellement plutôt que d’avoir dans la tête, comme « seule religion », celle de la violence, de la drogue ou de l’argent. » C’est aussi ce que nous disait Dounia Bouzar, en mission pour la Protection judiciaire de la jeunesse, avant de changer d’avis. Dans un livre intitulé l’Islam des Banlieues, paru en 2001, elle proposait de faire confiance aux prédicateurs comme Tariq Ramadan ou Hassan Iquioussen —qu’elle présentait comme « les nouveaux travailleurs sociaux » — pour remettre les jeunes des cités dans le droit chemin grâce à la religion. Beau pari quand on connaît les discours des deux prédicateurs en question. Le premier invite à protéger son identité et sa foi contre toute influence occidentale contraires à la morale islamique fondamentaliste. Le second, prédicateur vedette de l’UOIF, encourage le racisme envers les juifs, qui « nont cessé de comploter contre l’islam et les musulmans », et envers les non musulmans. Et pourtant. Des mairies de droite comme de gauche ont déjà essayé de déléguer le lien social aux association religieuses et à ces leaders douteux. Le bilan vient de tomber. Il est atterrant. Pour ne pas dire désespérant.

Rassurez-vous, monsieur le ministre, on brûle effectivement moins de voitures dans les quartiers depuis que les jeunes turbulents se laissent pousser la barbe… La propriété privée est davantage respectée. Par contre, Sohane a été brûlée vive parce que trop libre au goût d’un garçon. Et les voiles fleurissent. Parfois pour des raisons politiques. Souvent pour ne pas être importunée et ne pas être traitée de « salopes ». La faute à qui ? Si ce n’est aux politiques qui ont choisi de déléguer le lien social à des prédicateurs. Au risque de distiller une morale, non pas basée sur l’intérêt commun, mais sur la religion. Au risque de proposer l’identité musulmane radicale comme seule issue de secours face au racisme et à l’exclusion économique et sociale. Et vous voudriez continuer dans cette voie ? En achevant la loi de 1905 qui sert, elle, réellement de rempart à l’instrumentalisation politique du religieux par ces groupes ? D’autres solutions existent mais elles demandent plus de courage. Ce n’est pas le cultuel mais le culturel et sa diversité qui a aujourd’hui bien besoin d’être revalorisés. Soutenir la créativité issue des quartiers, la médiation sociale et lutter contre la discrimination et le racisme. Voilà ce que l’on attend aujourd’hui du volontarisme politique. Quelle que soit sa famille d’idées. Au nom de l’intérêt collectif.

Caroline Fourest

Voir aussi l’article long de Caroline Fourest dans le Prochoix n°30

http://www.prochoix.org/cgi/blog/2004/11/07/38

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