Articles Tagués ‘Chroniques Le Monde’

L’extrême droite décomplexée

avril 29, 2012

Guillaume Peltier, ancien militant catholique intégriste et membre du FN, nouveau visage de la futur droite classique…

Le succès de Marine Le Pen est moins dans les chiffres que dans les têtes. Sur le papier, la présidente du Front national n’a pas atteint l’objectif qu’elle s’était fixé et qu’elle pouvait espérer : être deuxième. Elle a engrangé 896 000 voix de plus que son père au second tour de 2002. C’est une forte poussée, un score historique, mais pas un raz-de-marée, malgré des vents porteurs.

En 2002, Jean-Marie Le Pen avait bénéficié du climat post-11-Septembre et de l’émotion soulevée par une sinistre affaire de papi agressé. Dix ans plus tard, sa fille avait un bien meilleur profil à offrir et un climat apocalyptique à se mettre sous la dent. Une crise économique historique. La déception des électeurs de droite envers Nicolas Sarkozy, malgré un quinquennat et une campagne passés à cajoler les thèmes et les termes d’extrême droite. Et enfin, cerise sur le gâteau, un attentat islamiste. Mieux, le père d’un terroriste qui menace de porter plainte contre la France.

Malgré ce cocktail explosif, Marine Le Pen n’a fait que 896 000 voix de plus que Jean-Marie Le Pen… quand Jean-Luc Mélenchon a séduit 3,9 millions de Français en une seule campagne. L’écart n’en reste pas moins sans appel. La droite de la droite pèse bien plus que la gauche de la gauche. C’est donc sous cet angle, celui du Front national, que seront auscultés à la loupe les maux de la France qui gronde.

Elle est en morceaux et visiblement moins guidée par le rejet du capitalisme que par le rejet de la mondialisation. La peur des délocalisations se mêlant à la peur de l’immigration. Comme si les portes ouvertes laissaient partir les machines et entrer les hommes, vécus comme une concurrence et une menace. Pour le travail comme pour la vie en société.

Le vote Front national est un vote communautaire. Celui d’une France qui se rêve en fortin, voudrait pouvoir se replier sur soi, entre soi, et ne plus entendre parler du fracas des autres, de toutes leurs averses et du mauvais temps. Cette France rêve de maîtriser de nouveau son destin et croit pouvoir le faire en sortant du monde. Tellement l’échelle européenne lui paraît inatteignable, illisible et si peu à l’écoute des peuples.

SUR LES RUINES DE LA DROITE

Tout n’est pas entièrement faux et il n’est pas difficile d’imaginer la France qui se reconnaît dans cette tentation. Une France de la campagne qui se sent loin des villes. Une France d’en bas assoiffée de revanche envers la France d’en haut. Une France de vieux qui a peur des jeunes. Et une France de jeunes qui enrage parce qu’elle vivra moins bien que les vieux.

Ce sont tous ces Français et tous ces vents qui ont soufflé dans les voiles de Marine Le Pen. Mais ce n’est pas le véritable enseignement de ce premier tour. Le Front national n’a même pas eu besoin d’être au second tour pour déclencher un séisme dont la droite ne se relèvera pas. La digue de Jacques Chirac est bien tombée, dans les mots et dans les têtes. A force de droite décomplexée. Nicolas Sarkozy et Patrick Buisson l’ont détruite, pierre par pierre. Après eux, il ne restera que des ruines. Des ruines sur lesquelles Marine Le Pen espère rebâtir une extrême droite si décomplexée… que plus personne n’osera l’appeler ainsi. Puisqu’elle sera la droite tout court.

Caroline Fourest

LE MONDE | 27.04.2012 à 14h07

Tous les goûts sont dans la campagne

avril 15, 2012

A chaque élection, des citoyens se disent "déçus" par la campagne, qui ne correspond pas à leurs "attentes". Une déception parfois invoquée pour ne pas voter. Cette posture est à la fois injuste et naïve. On la trouve, paradoxalement, chez ceux qui idéalisent le vote et la démocratie. Comme s’il s’agissait d’élire le père ou la mère de la Nation idéale, voire un quasi-Dieu.

Mieux vaut se désinscrire tout de suite des listes électorales. Car le "Dieu" politique n’existe pas. Nous ne votons pas pour le candidat parfait, mais pour le moins imparfait. Au regard de l’époque et des enjeux du moment. Mais voilà bien le drame. Ceux qui s’annoncent sont immenses. Ils semblent exiger des qualités héroïques, voire des super-pouvoirs qui n’existent chez aucun être seul.

Le vrai reproche que l’on peut faire à cette campagne, Jacques Attali a raison, est de minimiser le gouffre économique et l’urgence des solutions internationales et européennes. Parce qu’il s’agit de mauvaises nouvelles et qu’elles échappent au seul vote français.

Nous avons parlé de la crise et de la dette, plus qu’à n’importe quelle autre élection. Rarement les journalistes économiques ont occupé une telle place : celle d’un rappel salutaire à l’ordre, au graphique et au chiffrage. Mais nous sommes encore loin du compte. A l’image de deux manifestes en cours – "Roosevelt 2012" et celui pour une "Euro-fédération solidaire et démocratique" -, nous ressentons la nécessité d’un "New Deal", d’un plan de redressement d’une ambition rare, qui secoue tous les leviers, tout en distribuant l’effort et les richesses. Mais Roosevelt est mort, et il faut bien élire un vivant… Si possible un médecin. A qui nous ferons confiance pour opérer. Encercler la tumeur sans charcuter. Préserver les fonctions vitales tout en relançant la circulation sanguine. Le scalpel étant sculpté par nos votes.

Ceux qui disent ne pas trouver leur bonheur parmi les outils sur la table sont de mauvaise foi. Peu de démocraties peuvent se vanter d’aligner un tel nuancier. Dix candidats allant du bleu foncé au rouge vif en passant par le vert, le blanc et l’orange. Dix réglages possibles.

Des enveloppes bleues

Ethno-nationaliste-autoritaire ou souveraino-gaullien, américano ou communisto-compatible, europhile ou europhobe, germano-suiviste ou germano-sceptique, antilibéral ou anticapitaliste, républicain révolutionnaire ou révolutionnaire post-démocratique. Des candidats raisonnables mais timides, d’autres vibrants mais démagogues. Nous avons même des candidats antiparlementaristes, voire hostiles à l’élection présidentielle. Des "ni ni", qui n’aiment ni les uns ni les autres. D’autres qui se présentent uniquement pour préparer le troisième tour social. Et pour ceux qui trouvent ces débats encore trop terrestres ou la crise trop grave, il y en a un qui prépare la fuite vers Mars.

C’est dire si tous les goûts sont dans la nature, ou plutôt dans cette campagne. Il n’y a donc aucune excuse pour aller aux champignons le jour du vote. Et toutes les raisons de se rappeler qu’ailleurs certains versent du sang pour pouvoir voter librement et avoir un jour le doigt bleu. Les électeurs français n’auront pas besoin du même courage. Des enveloppes bleues les attendent, au chaud, devant l’isoloir.

Caroline Fourest

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Le Qatar et son drôle de prédicateur

avril 2, 2012

Youssef Al-Qaradaoui était attendu comme le messie au congrès annuel de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Cette mouvance sous tutelle idéologique des Frères musulmans a considérablement élargi son audience depuis sa reconnaissance institutionnelle par Nicolas Sarkozy au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM). Leur mentor vient régulièrement en France. Ce ne sera pas le cas cette année. En raison du contexte dramatique et de l’alerte publique lancée par le journaliste Mohamed Sifaoui. Sous pression, les autorités françaises ont dû le déclarer persona non grata.

Est-il, comme le décrit le communiqué de l’UOIF, un "homme de paix et de tolérance", ou bien un prédicateur incitant à la haine ? Il suffit d’écouter son émission sur la chaîne Al-Jazira ou de lire ses livres pour se faire une idée. De fatwa en consigne, Youssef Al-Qaradaoui justifie de battre sa femme si elle se montre insoumise, admet que l’on puisse brûler les homosexuels pour "épurer la société islamique de ces êtres nocifs", et autorise les attentats kamikazes.

Il est convaincu que le "seul dialogue avec les juifs passe par le sabre et le fusil"et se félicite qu’Hitler ait su les "remettre à leur place". Avant de poursuivre :"C’était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des croyants (musulmans)." Il se montre tout aussi impitoyable envers les "ennemis de l’islam" et autorise à les "tuer". Autant dire que Mohamed Merah aurait approuvé.

Malgré ces sermons, des journalistes et des chercheurs complaisants qualifient parfois le téléprédicateur de "centre en islam", voire de "juste milieu". Ce qui dénote une vision pour le moins paternaliste et caricaturale de la religion musulmane.

A moins qu’elle ne témoigne d’une forme de bienveillance envers son parrain : leQatar, avec qui l’UMP, des politiques français et des investisseurs entretiennent les meilleures relations. Le petit émirat s’y connaît en lobbying, mais il présente surtout l’avantage d’offrir un partenaire arabe indispensable lorsque la France et les Etats-Unis souhaitent défaire – à juste titre - des tyrans comme Mouammar Kadhafi ou Bachar Al-Assad. D’où l’ambiguïté, complexe à décrypter, du rôle joué par le Qatar.

D’un côté, il contribue au "printemps arabe" et à la démocratisation, nécessaire pour que les théocrates cessent d’apparaître comme la seule alternative possible aux dictateurs.

De l’autre, il finance les mouvements islamistes capables de profiter de cette démocratisation. Non pas les salafistes les plus caricaturaux (plutôt financés par des mécènes wahhabites), mais les plus stratèges. Comme le Front islamique du salut (FIS) algérien ou Ennahda en Tunisie.

Ces derniers ne veulent pas imposer la charia comme loi civile par la force, maisconvaincre de cette nécessité, après avoir gagné la bataille culturelle contre la sécularisation. Reste que ce plan en "étapes" – credo des Frères musulmans – passe par le combat contre les musulmans laïques. Aucun calcul de "realpolitik" ne devrait conduire à les abandonner.

Ne parlons pas de l’islam de France, où rien ne justifie de considérer M. Qaradaoui et ses amis de l’UOIF comme un "juste milieu". A moins de vouloir fairele jeu de l’intégrisme sous prétexte de lutter contre le djihadisme.

 Caroline Fourest

LE MONDE | 30.03.2012

Tariq Ramadan, aux côtés de son référent théologique : Youssef al Qaradaoui et de Sheikha Mozah (l’une des épouses de l’émir du Qatar). A noter, le Qatar finance la chaire de Tariq Ramadan à l’université d’Oxford.

La République n’est pas à genoux

mars 24, 2012

En visant la tête de ces soldats et de ces enfants, Mohamed Merah visait notre tête à tous. C’est le propre des monstres narcissiques. Croire qu’ils peuvent arrêter le cours de nos vies, parce qu’ils n’aiment pas la leur. Ils peuvent arrêter certaines vies. La preuve. Mais nos têtes, elles, nous appartiennent.

Nous pourrions choisir la psychose. Nous laisser emporter par l’émotion et la passion. Vouloir toujours plus. De sécurité et de boucs émissaires. Nous déchirer. C’est ce que souhaitent les fanatiques. Semer la rage et la division.

Quand un monstre frappe en se revendiquant d’une religion, au coeur de pays pluriels, les esprits se figent. Ceux qui s’identifient aux victimes ont peur d’être des cibles. Ceux qui ont la même origine ou la même religion que le tueur ont peur d’être pris pour des terroristes. Chacun se regarde avec ce doute dans l’oeil, qui finit par creuser une frontière à l’intérieur d’un pays. On finit par ne plus vivre sur la même planète, ni ensemble. A ne plus voir l’actualité du même regard, surtout celle du Proche-Orient.

Certains craignent pour leurs amis ou leur famille en Israël. D’autres regardent en boucle les images d’enfants tués en Palestine. Tous se croient en guerre là-bas et se croisent ici, dans une rue ou sur le Web. Le moindre forum dérape en déluge, antisémite ou raciste. Alors on trie, pour se parler entre soi, par tribu. Et puis, un jour, l’homme d’une petite tribu, plus fou que les autres, shooté à la haine virtuelle, décide de retourner dans le monde réel, pour y faire un carton façon jeu vidéo. Il s’appelle Anders Breivik en Norvège. Mohamed Merah en France. L’un se pensait en croisade. Il a tué près de soixante-dix jeunes sans frontières. L’autre se croyait en djihad. Il a tué des soldats, qui faisaient mentir ses frontières, et des enfants juifs, qu’il prenait pour les membres d’une autre tribu.

Leurs familles avaient quitté Israël par peur de mourir dans un attentat. Les voilà fauchés à Toulouse. Par un assassin, qui a cru pouvoir associer les enfants de Gaza et l’islam à son crime. Ceux qui ont le même prénom, la même religion ou la même origine se sentent, une fois de plus, pris en otage. Certains ont quitté l’Algérie pour ne plus avoir à souffrir du terrorisme. Les voilà rattrapés par un fanatique né en France. Sauf si nous restons unis et lucides.

Déminer nos imaginaires En visant ces soldats et ces enfants à la tête, c’est nos têtes que ce fou voulait rendre folles. Dans l’espoir, absurde, de mettre la République à genoux et de semer d’autres fous. Mais la République est bien debout et la moisson terminée. Avec le printemps démocratique, le djihad se relocalise et nos esprits, expérimentés, sont lassés de tout mélanger : la politique, la religion et la folie de quelques-uns. Les leçons à tirer, on les connaît.

Déminer nos imaginaires. Eviter au maximum d’importer les passions du conflit israélo-palestinien. Remettre de la loi sur Internet pour ne plus y tolérer l’invasion de commentaires racistes et antisémites, ni les modes d’emploi pour terroristes.Cesser la sécurité-spectacle et lui préférer le renseignement, au service d’un pays apaisé. Reprendre le cours de nos vies et de cette campagne. En regardant dans la même direction. Droit devant.

Caroline Fourest 

Sur le site du Monde

Le racisme existe, pas les "races"

mars 17, 2012

François Hollande veut supprimer le mot "race" de la Constitution. Nicolas Sarkozy juge sa proposition "ridicule". Cette guerre de mots cache une divergence beaucoup plus profonde qu’il n’y paraît. Entre un candidat de gauche qui croit au droit à l’indifférence, au coeur du modèle républicain français, et un président de droite qui préfère flatter le droit à la différence sur un mode plus anglo-saxon.

Lire la suite sur le site du Monde.

Tous les chemins mènent à l’abattoir

mars 10, 2012

La tauromachie électorale est un sport cruel. On comprend l’intérêt du Front national d’agiter le chiffon rouge du halal en pleine campagne, et celui du ministre de l’intérieur à jouer les toreros. Le spectacle recherché est double : rabattre les troupeaux du FN et faire la démonstration qu’une partie de la gauche peut être tétanisée par ces sujets.

Certains ont foncé tête baissée. Bien que laïques, ils n’ont pas vu le problème demanger halal sans le savoir, quitte à payer un impôt religieux sur sa viande.

D’autres, pourtant écologistes, nous ont expliqué que les bêtes égorgées à vif et à la chaîne – sans étourdissement préalable – ne "souffraient sûrement pas". Ceux-là n’ont pas dû lire le rapport de la Cour des comptes ni voir le film diffusé par "Envoyé spécial" sur l’état de nos abattoirs. A l’évidence, des industriels maximisent leurs profits en mélangeant les deux circuits, rituel et traditionnel, au détriment de l’information des consommateurs et de la souffrance animale.

On comprend l’agacement à voir cette question surgir en pleine campagne électorale, avec toutes les arrière-pensées musulmanophobes que l’on sait. Elle peut paraître dérisoire au regard d’autres enjeux, mais elle est sur la table. Le meilleur moyen de la digérer n’est pas de sous-estimer l’émotion au coeur de notre "manger ensemble", mais de trancher. Car au fond, où est la polémique ? Etiqueter toutes les viandes selon leur mode d’abattage est une évidence.

Elle va dans le sens de la traçabilité et de l’intérêt de tous les consommateurs, notamment des consommateurs de halal, qui la réclament depuis longtemps. La proposition du président-candidat est donc justifiée et aurait dû lui réussir… si la tauromachie électorale n’était pas un art cruel.

Descendu dans l’arène pour se demander si l’abattage rituel n’était pas légèrement archaïque, le premier ministre a récolté un taureau de plus : la colère du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), qui s’est fait consistoire pour l’occasion. Quitte à changer la tonalité de la joute, soudainement plus antireligieuse que musulmano-obsessionelle. L’incident est clos, mais le supplice n’est pas fini pour autant. Le plus délicat, quand on est président sortant, c’est d’esquiver le taureau que l’on a excité avec un boulet au pied : son bilan.

Car si la viande halal n’est toujours pas correctement étiquetée, c’est parce qu’un label "abattage rituel" voulu en juin 2010 par le Parlement européen n’a toujours pas vu le jour… à la demande, notamment, du gouvernement français. A l’époque, il s’en justifiait par la peur "de stigmatiser des pratiques d’abattage ayant des fondements relatifs à la liberté religieuse" et par celle de "déstabiliser les marchés de la viande".

Ce même gouvernement a permis aux industriels de déroger à la loi de 1974, qui impose l’étourdissement des bêtes avant leur mise à mort. Alors que plusieurs autorités musulmanes – notamment l’université Al-Azhar – ne voient aucun inconvénient à étourdir une bête avant de la sacrifier si l’anesthésie ne touche pas ses fonctions vitales… En résumé, le gouvernement qui prône aujourd’hui l’étiquetage est donc celui qui a tout fait pour le dissuader. Fin du supplice. Enfin… Retour au débat sur le bilan économique.

Caroline Fourest

La démagogie contre la démocratie

mars 9, 2012

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Cette campagne est moins marquée par la brutalité que par la démagogie. Chacun ressent le besoin de mieux partager la prise de décision publique quand les efforts demandés sont si douloureux, mais comment ? Nicolas Sarkozy propose de rendre le pouvoir aux citoyens par le recours aux référendums, quitte à marcher sur les corps intermédiaires (journalistes, parlementaires, hauts fonctionnaires et syndicats). Or ils sont justement là pour équilibrer les pouvoirs et faire vivre la démocratie. Ce qui est présenté comme une ouverture ressemble à un moyen de restaurer le "césarisme" de la Ve République, tout en divisant pour mieux régner. Surtout s’il s’agit de monter la France qui travaille contre celle qui est au chômage.

Dans un tout autre genre, François Bayrou souhaite un référendum pour "moraliser la vie politique". Noble objectif mais drôle de moyen. Qui ira voter pour dire "non" à la moralisation de la vie politique ? Ne vaut-il pas mieux faire campagne sur ce thème et faire voter les lois nécessaires une fois élu ? Dans ces deux cas, l’idée d’un référendum vise moins à trancher une question qu’à mettre en scène un récit politique. La France forte, et même dure, contre l’assistanat, d’un côté. Le candidat aux mains pures contre les partis de gouvernement aux mains sales, de l’autre. Les deux surenchères ne se valent pas. Il est certainement plus noble de vouloir se mettre en scène sur le dos de la corruption que sur le dos des chômeurs, mais la démarche pose question et contribue au discrédit, décidément très à la mode, de la démocratie représentative.

Cela ne veut pas dire que le recours au référendum soit toujours démagogue. A condition de trancher une question précise, qui ne recoupe pas des clivages uniquement partisans ou moraux mais concrets, la consultation directe peut s’avérer utile. Pour ou contre le statut concordataire en Alsace-Moselle, par exemple. Il existe aussi des cas, plus dramatiques, où la consultation directe est le seul moyen de partager les responsabilités, voire d’éviter le chaos, comme en Grèce. Autant l’idée d’organiser un référendum retardant l’entrée en vigueur d’un plan négocié – dans l’urgence et la douleur – entre gouvernements européens relevait du suicide… autant le pays ne pourra pas continuer à empiler les plans d’austérité via un gouvernement technique sans consulter ses citoyens. Mais pas n’importe comment. Ce jour-là, la question posée devra impérativement permettre de trancher entre deux types de solutions, sous peine d’ajouter une crise de la gouvernance à la crise économique.

Redonner du sens

Mais nous voilà au coeur du problème. Ce besoin de recourir tous azimuts à la consultation directe trahit l’impuissance de la démocratie représentative européenne. C’est pourtant là que tout se joue si nous voulons surmonter la crise des dettes publiques, si menaçantes pour nos souverainetés et nos démocraties. D’où l’urgence de redonner du sens et du pouvoir au Parlement européen. Pour que les politiques menées à cette échelle ne soient pas vécues comme des "diktats" ou des "sanctions automatiques", mais soient l’objet de confrontations, lisibles, entre différents partis élus par les citoyens européens. C’est-à-dire démocratiques.

Caroline Fourest

Le Monde du 02/03/12

Les yeux ouverts sur la Syrie

mars 6, 2012

Rien, absolument rien ne peut justifier de fermer les yeux sur les massacres en Syrie. Ni les désillusions attendues du printemps démocratique ni le précédent libyen. Les habitants d’Homs subissent un pilonnage sanglant. Les rares témoins sont pris pour cible. Les observateurs de la Ligue arabe ont été baladés. Les informations les plus alarmantes et les plus difficiles à vérifier circulent. D’après Al-Arabiya, des opposants au régime iranien affirment que leur gouvernement a fourni un four crématoire à son allié syrien. Installé dans la zone industrielle d’Alep, il tournerait à plein régime… Pour brûler les cadavres des opposants tués ? On compte au moins 6 000 morts et plusieurs milliers d’opposants disparus.

Comment l’ONU pourrait rester silencieuse sans trahir sa raison d’être ? L’Assemblée générale, où siègent l’ensemble des nations, a parlé, mais le Conseil de sécurité, son bras armé, est retenu par les veto russe et chinois. En Libye, il a fallu un bain de sang annoncé à Benghazi et les outrances du colonel Kadhafi pour forcer la main de ces deux géants, très souvent partisans du "charbonnier est maître chez soi".

En dépassant leur mandat, les forces intervenues en Libye ont sauvé des vies, restauré la solidarité et redonné ses lettres de noblesse à la "communauté internationale", mais elles ont aussi facilité la réticence actuelle. Même si, bien sûr, la vraie raison est ailleurs… Dans la peur de voir l’ONU se mêler de toutes les atteintes à la démocratie. Ce que ni la Chine ni la Russie ne souhaitent, surtout en période si troublée. Au vu des crimes en cours, leur veto s’apparente à une complicité.

L’intervention armée en Syrie n’est pas pour autant une évidence. Pour toutes les raisons que l’on connaît. Le risque d’apparaître comme une opération occidentale, et non universaliste. D’où la nécessité d’un accord de l’ONU et de confier le gouvernail à la Ligue arabe, malgré leurs arrière-pensées concernant le Qatar. L’autre risque, lui aussi bien connu, est pour l’après. L’éclatement clanique et religieux, l’épuration qui pourrait cibler les Alaouites, la montée en puissance des intégristes sunnites et les tensions qui en résulteront avec les minorités religieuses, notamment chrétiennes. D’où l’importance de privilégier l’envoi d’une force d’interposition à la livraison d’armes aux insurgés.

Ingérence et indifférence

Ces risques pour l’après existent et ne doivent pas être niés. Mais ce n’est tout simplement pas l’heure d’y songer. Le présent est au sang versé par Bachar Al-Assad et ses sbires. Le tyran d’aujourd’hui, c’est lui. Sous ses bombes, sous ses balles, il n’existe ni clans ni intégristes. Seulement des victimes.

La diplomatie internationale est un art délicat, qui navigue toujours entre deux excès. Celui de l’ingérence et celui de l’indifférence. Le premier excès nuit au destin des nations. Le second au destin de l’humanité. En tout cas lorsque les crimes commis dépassent le cadre d’une répression excessive pour basculer dans le massacre systématique. C’est le cas en Syrie. Il est donc urgent de faire passer le destin commun de l’humanité avant celui des nations.

Caroline Fourest

Publié dans Le Monde du 240212

 http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/02/24/les-yeux-ouverts-sur-la-syrie_1648060_3232.html

Mariage pour tous

février 22, 2012

Chronique |Le  Monde  | 17.02.12 | 13h57

Ne nous attardons pas sur les propos, attardés et répétitifs, de Christian Vanneste. Ils parlent d’eux-mêmes. Le pire n’est même pas sa volonté de minimiser la déportation des homosexuels, mais sa leçon de charlatan associant l’homosexualité à "un refus de l’altérité" et à une forme de "narcissisme", voire de "très grand égoïsme". Avec un sens de l’anecdote et de la délectation fascinée qui confine au pathétique. Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur le narcissisme de Christian Vanneste, son refus de l’altérité (celle de couples qui s’aiment autrement) et plus encore sur son obsession de l’homosexualité. Mais nous risquerions de sortir du champ politique pour entrer dans celui de la psychanalyse.

Autrement plus intéressant est le contexte qui entoure ces propos, tenus sur un site qui ne fait pas mystère de ses sympathies pour l’Opus Dei. En pleine droitisation de la campagne sur les valeurs, la sanction de Christian Vanneste permet une posture toute compassionnelle. Ne pas tolérer l’homophobie la plus grossière, jugée "blessante" par Nicolas Sarkozy, mais ne pas tolérer non plus l’ouverture du mariage aux couples homosexuels. Au nom de "repères" qui s’apparentent à l’affirmation d’une norme refusant l’altérité mais surtout, et c’est bien plus grave en République, l’égalité.

Aucune association gay ou lesbienne ne revendique un statut à part, une dérogation ou un privilège. Il ne s’agit pas de vouloir un "mariage homosexuel", selon une expression parfaitement impropre, mais le mariage pour tous, sans discrimination. 63 % des Français y sont favorables. Nicolas Sarkozy n’a donc aucune excuse pour se montrer plus archaïque. Et, pourtant, l’UMP choisit de renouer avec une ligne qui va bien au-delà du simple conservatisme. Quand François Fillon refuse d’accorder le droit au mariage pour les couples de même sexe au nom de "la sécurisation des enfants", il ajoute le soupçon à l’irresponsabilité. Car c’est bien l’absence d’un cadre légal, permettant l’adoption plénière par les deux parents, qui "insécurise" ces enfants. Qu’ils soient nés d’une procréation médicalement assistée ou adoptés par un seul parent (puisque les célibataires le peuvent), ils n’ont souvent qu’un parent légal. Ce qui crée un rapport de forces inéquitable, et donc beaucoup d’insécurité, en cas de séparation. Mais qui s’en soucie ?

Nouvelle boussole

Le recul de la majorité présidentielle sur ces sujets relève moins de la conviction que du calcul. Même s’il profite à quelques idéologues, qui préparent déjà la recomposition des droites. Christian Vanneste prend la porte, mais Christine Boutin revient. Elle y retrouve Guillaume Peltier, étoile montante de l’UMP. Un parcours fulgurant pour cet ancien militant catholique intégriste, cofondateur de Jeunesse action chrétienté (créée pour lutter contre le PACS, l’euthanasie et l’IVG), passé un temps par le Front national, devenu le chantre de la laïcité contre l’islam chez Philippe de Villiers, avant d’atterrir à l’UMP… où il est chargé de la riposte. Autrement dit, d’orienter la campagne. Jusqu’où ira cette nouvelle boussole et ses idéologues ? Le rapport de forces entre les droites, à l’issue des élections, nous le dira.

Caroline Fourest 

Le relativisme de Claude Guéant

février 13, 2012

 

Après une semaine de polémiques savamment entretenues, l’objectif de Claude Guéant semble atteint. Le débat ne tourne plus autour du redressement économique, mais des "civilisations"… On ne savait pas qu’elles figuraient au chapitre des missions du ministère de l’intérieur. Mais on croit deviner celle que s’est fixée le ministre : truffer la campagne présidentielle de saillies sémantiques mal taillées, pour déclencher l’ire de la gauche sur la question dite des "valeurs" et la renvoyer ensuite à son "relativisme". Sous-entendu : nous n’avons pas peur de dire les mots qui fâchent. C’est la gauche qui refuse de voir les problèmes en face.

Ces problèmes existent. Encore faut-il bien les nommer, sous peine d’ajouter au malheur du monde, comme le disait Camus. Quels sont-ils ? Non pas la crise du multiculturel mais celle du multiculturalisme. Non pas due à l’islam mais aux intégristes (pas uniquement musulmans) demandant des dérogations à la loi commune, pour faire avancer des revendications qui nuisent à l’égalité et à la fraternité. Une dérive qui concerne moins la France que d’autres pays. Voilà, en quelques mots précis, un diagnostic qui conduit à des solutions simples : réaffirmer la laïcité, l’égalité et la citoyenneté. Des valeurs martelées par le candidat socialiste au Bourget et par le candidat du Front de gauche… Et c’est bien le problème. La gauche laïque et républicaine est de retour. Du coup, une certaine droite se sent obligée de sortir l’attirail "civilisationnel" pour caricaturer le débat sur les valeurs, durcir la campagne et la droitiser.

Ces valeurs, parlons-en. Ce sont des débats complexes et subtils, où il existe au moins trois postures. La posture relativiste, qui consiste à justifier les dérogations aux valeurs communes (comme l’égalité) au nom du respect des cultures. Ce différentialisme exotique, que l’on résume parfois par "multiculturalisme", n’est jamais que le miroir inversé du racisme. On la trouve chez certains à gauche, mais parfois aussi à droite. Lui répond une autre posture, plus exigeante, celle de l’universalisme : réaffirmer l’égalité pour tous, refuser de traiter les citoyens en fonction de leur prisme confessionnel ou culturel, tout en laissant chacun libre d’exprimer sa singularité et la complexité de son identité. Cette posture ne confond pas le communautaire (qui enrichit l’universel) et le communautarisme (qui le divise). Elle existe à droite comme à gauche…

Masquer la réalité

Il existe une troisième posture, que l’on trouve à droite : le monoculturalisme. Faire croire que nos débats sur l’intégrisme ou la laïcité ne sont pas des combats pour les idées, mais un face-à-face entre civilisations, voire entre religions. Ce qui conduit à prôner la réaffirmation de l’identité confessionnelle dominante en guise d’identité nationale. C’est la posture sémantique choisie par Claude Guéant, dans l’espoir de susciter l’émotion et de faire passer la gauche universaliste pour une gauche relativiste. Heureusement, toutes les polémiques du monde ne peuvent éternellement masquer la réalité. Celle d’un succès très relatif de ce gouvernement contre ces maux douloureux, qu’il écorche en prime par des mots inappropriés.

Caroline Fourest 

Chronique | LEMONDE | 10.02.12 | 13h38

Essayiste et journaliste, rédactrice en chef de la revue "ProChoix", elle est l’auteure notamment de "La Dernière Utopie" (Grasset, 2009) et de "Libres de le dire", avec Taslima Nasreen (Flammarion, 2010).

Le chantage démocratique de Marine Le Pen

février 6, 2012

Chronique |  Le Monde | 03.02.12 | 15h13

A chaque élection, le Front national se plaint d’avoir du mal à trouver 500 parrains et crie au déni de démocratie. Pourtant, la France n’est pas seulement une démocratie mais une République, attachée aux valeurs d’égalité et de fraternité. Il est donc logique, et même rassurant, qu’un parti fragilisant ces valeurs ait du mal à trouver des parrains.

La démocratie n’est pas non plus une auberge espagnole, où l’on peut se présenter au suffrage universel, et prétendre bénéficier de subventions publiques, sans respecter quelques règles. En l’occurrence convaincre 500 élus sur environ 47 000 (maires, parlementaires, conseillers généraux ou régionaux…) que votre candidature présente un intérêt. La barre n’est pas si haute. L’étrange Jacques Cheminade parvient à la sauter, grâce à une armée de bénévoles qui labourent le terrain. On ne peut pas en dire autant du Front national, plus crédible et plus haut dans les sondages, mais qui peine à quadriller. En tout cas cette année. Carl Lang a longtemps fait ce travail pour le FN, mais démarche aujourd’hui les communes pour son propre compte : celui du Parti de la France. A sa grande surprise, de très nombreux maires ayant accordé leur parrainage à Jean-Marie Le Pen en 2007 n’ont pas été approchés par les militants de Marine Le Pen : "Quand nos amis sont allés les voir à Noël, ils n’avaient vu personne du FN." Un constat valable pour plusieurs départements. Comment l’expliquer, sachant que la candidate frontiste dit s’inquiéter pour ses parrainages ?

La première raison est technique : le FN a perdu la plupart des cadres ayant ce savoir-faire, notamment au profit du Parti de la France. L’autre est stratégique. Marine Le Pen croit moins au quadrillage qu’au fait d’arracher, au dernier moment, une consigne de la part des grands partis. Sa non-candidature pouvant susciter un retour de bâton, dans l’opinion puis dans les urnes aux législatives. Il peut être très sévère. Surtout si le gouvernement envisage une dose de proportionnelle dès 2012 pour émietter la prochaine majorité…

Jeu de dupes

Le pari est risqué mais crédible. En 2007, à en croire d’anciens militants frontistes, c’est Nicolas Sarkozy qui aurait donné le coup de pouce nécessaire. Pour ne pas prendre le risque de froisser des électeurs, dont il avait besoin au second tour. Cette année encore, Marine Le Pen se dit qu’il suffit d’apparaître comme martyr pour obtenir ses signatures sur un plateau. Gilbert Collard en fait même un peu trop. Lors d’une manifestation organisée face au Sénat, il est allé jusqu’à dénoncer des "pressions" dignes de la "mafia", censées dissuader les maires de parrainer Marine Le Pen. Quelle mascarade et quel jeu de dupes.

Si pressions il y a, ce sera pour donner les signatures à Marine Le Pen, et non l’inverse. Si le FN est candidat pour tonner contre l’"UMPS" à cette élection, ce sera grâce à l’UMP et au PS. Non pas parce qu’il aura convaincu des élus de l’intérêt de sa candidature, mais par chantage indirect. Le FN souhaite en prime que ces parrainages – et donc tous les arrangements possibles – soient anonymes et ne puissent être observés par les Français. A y regarder de près, ce n’est pas la démocratie, mais du chantage.

 Caroline Fourest

Essayiste et journaliste rédactrice en chef de la revue "ProChoix", elle est l’auteure notamment de "La Dernière Utopie" (Grasset, 2009) et de "Libres de le dire", avec Taslima Nasreen (Flammarion, 2010).

Loi de 1905 : la Constitution et le courage

janvier 27, 2012

François Hollande a fait preuve d’un certain cran et levé un espoir en annonçant la"constitutionnalisation de la loi de 1905". Ce serait un progrès. L’actuelle Constitution se contente de proclamer la République comme "laïque", sans la moindre précision. Ce qui laisse libre court à toutes les interprétations. Bien des nations se disent laïques et ne renoncent pas pour autant à mêler politique et religieux. La loi de 1905 donne à la laïcité française toute sa consistance, en affirmant la séparation des Eglises et de l’Etat. Son article 2 précise : "La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte".

Voilà pour les principes. Dans les faits, la cloison souhaitée par la loi de 1905 est percée de partout. Certains territoires de la République y échappent pour des raisons historiques mais aussi politiques. Le fait que l’Alsace et la Moselle aient réintégré le giron français après la loi de 1905 est invoqué pour conserver un statut concordataire. L’Etat y indemnise des prêtres, des pasteurs ou des professeurs croyants pour faire du prosélytisme en classe, sous couvert de cours sur la morale et sous le magistère d’un crucifix. Les enfants de musulmans, d’athées ou d’agnostiques doivent faire des pieds et des mains pour obtenir une dispense. Ce qui n’est ni laïque ni égalitaire.

Ailleurs, ce sont les élus locaux – de droite comme de gauche – qui contournent par tous les moyens la loi de 1905 pour répondre aux demandes insatiables d’associations religieuses. Que ce soit pour construire des lieux de culte, financerdes centres d’abattage rituel ou subventionner des crèches loubavitch. Une dérive encouragée par le Conseil d’Etat, qui semble vouloir faire passer les "accommodements religieux" avant le principe de séparation.

L’annonce de François Hollande au Bourget, le 22 janvier, promet d’y mettre un coup d’arrêt. C’est dire si elle est importante et si les critiques allaient pleuvoir. Après avoir ironisé sur le fait que cela ne changeait rien, l’UMP s’est mise à hurlerque cela changeait tout. Nicolas Sarkozy est allé jusqu’à parler d’une vision"intégriste de la laïcité" qui menace le "consensus".

Alsace et Moselle

Un excès peu surprenant dans la bouche du président. Lui qui a renoncé in extremis à "toiletter la loi de 1905" parle d’encourager les citoyens "à croire" et souhaite une laïcité plus "positive", c’est-à-dire plus ouverte aux religions.

Le premier effet de cette annonce est d’avoir poussé Nicolas Sarkozy à dévoiler sa vision profondément concordataire de la laïcité. Le deuxième est plus mitigé. Lu dans le détail, le programme de François Hollande prévoit d’inscrire dans la Constitution les principes énoncés "au titre du titre premier de la loi de 1905", soit ses articles 1er et 2. Autrement dit, renforcer le principe de séparation et stopperl’évolution vers une laïcité à l’anglo-saxonne, dite "ouverte" ou "positive". Mais il est aussitôt précisé : "sous réserve des règles particulières applicables en Alsace et Moselle". Au risque de renoncer à l’égalité des départements devant la loi de 1905 et d’en faire des territoires perdus de la laïcité. Cette reconquête demanderait, il est vrai, bien plus que du cran. Un sacré courage.

Caroline Fourest 

Chronique | Le Monde | 27.01.12

Etudiants étrangers : Claude Guéant doit s’excuser

janvier 16, 2012

Photo prise lors de la cérémonie de parrainage avec César Silva, mon "filleul".

César, vénézuélien, est architecte. Il est venu étudier à l’Ecole spéciale d’architecture de Paris, où il a obtenu le Prix du meilleur diplôme. Un cabinet new-yorkais cherche à le recruter depuis des mois. Lui a préféré Paris. "Parce que j’aimais la France, son histoire et son architecture." Il hésite à en parler au passé. Avant, il disait "j’aime la France" sans hésiter. Aujourd’hui, il ne sait plus. La circulaire Guéant a tout brisé. Ses rêves, son CDI dans un cabinet parisien, et son projet : une résidence étudiante à Boulogne (156 logements étudiants), sur lequel il planche depuis un an et qui, du coup, va prendre beaucoup de retard. A croire que ce gouvernement en veut à la jeunesse…

Ils sont des milliers dans son cas. Sid est tunisien, diplômé d’un master et spécialisé dans la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Un domaine où la maîtrise de l’arabe peut aider. Pourtant, la société de conseil qui comptait sur lui va devoir se passer de ses talents. Indésirable… Parce qu’étranger. Allez me chercher un bon Français !

Bienvenue au pays de la "préférence nationale", dans toute son absurdité. Morale, économique et culturelle. Elle fracasse l’image de la France à l’étranger et le modèle français, basé sur le partage des savoirs. Elle prive la France de sa principale force : le rayonnement culturel grâce à la francophonie. Elle prive les entreprises françaises de talents dont elles ont besoin pour gagner des parts de marché. Il ne faudra pas s’étonner si les élites de demain ne parlent plus français, mais uniquement anglais !

Claude Guéant a beau reculer, amender sa circulaire, le mal est fait. Des milliers de jeunes sont punis pour avoir choisi la France. D’autres s’en détournent. Les entreprises françaises, qui comptaient sur eux, sont pénalisées. Tout ça pourquoi ? Grapiller quelques voix aux FN ? Un effet d’annonce, vite ravalé ? Monstrueux.

De toutes les décisions douteuses prises ces dernières années, c’est peut-être la plus grave. L’aboutissement d’une logique chiffrée politicienne et infantile, qui n’en finit plus de brutaliser ce pays et son image.

Dégâts humains

Une autre France a décidé de se faire entendre. Le Collectif du 31 mai et les organisateurs de l’appel pour une "université universelle" (30 000 signatures) viennent de lancer une série de parrainages. En présence d’intellectuels et de présidents d’université, consternés à l’idée de ne plus pouvoir attirer en France les élites de demain… Chacun a "adopté" un filleul. Dans l’espoir d’aider ces talents à retrouver immédiatement le droit de travailler. Mais pas seulement. Pour rappeler que la France est toujours plus grande quand elle rayonne. Qu’il est temps d’en finir avec un certain état d’esprit qui mine l’esprit français.

Claude Guéant ne doit pas simplement retirer intégralement sa circulaire. Il doit mobiliser les préfets pour débloquer l’ensemble des dossiers. Et il doit s’excuser. Pour les dégâts humains, économiques et culturels engendrés. Pour rassurer. Les étudiants qui aimeraient faire le choix de la France, et ceux qui ne supportent plus de les voir hésiter.

Caroline Fourest

Sans détour | Le Monde | 13.01.12 | 13h37   •  Mis à jour le 13.01.12

Triple faute

décembre 16, 2011

Si elle se confirme, la perte du triple A incitera peut-être à une sorte d’union nationale. Au moins temporairement. Le gouvernement en jouera pour éviter l’autocritique et se poser en recours. La tentation sera également grande de chercher des boucs émissaires extérieurs. Les agences de notation, les banques, les marchés.

Ils ont leur part de responsabilité. Il y a de quoi tousser en voyant notre économie dépendre d’agences de notation aussi peu fiables. Celles qui ont couvert les comptes truqués de la Grèce, par une note positive, n’ont pas été sanctionnées. Mais jouent les redresseurs de "A" vis-à-vis d’Etats qui doivent maintenant se porter au secours de la zone euro. Leur note fait penser à celle d’un jury de patins à glace. Partielle et gonflée. Pourtant, ce n’est pas le problème. Si injuste soit-elle, une note n’est qu’un reflet. Il doit nous permettre de regarder une certaine réalité en face. A savoir que sans dette, cette note n’aurait aucune valeur ni aucun impact.

COMPROMIS BANCAL

"La faute aux marchés" est également un refrain tentant. N’est-ce pas cette économie devenue folle, où le capital a mangé le travail, où les algorithmes favorisent la spéculation sur la dette, sur nos vies, qui est au coeur du problème ? Si, bien sûr. Il faut ralentir cette machine infernale. Imaginer des coupe-feu, des boutons, et taxer ces transactions pour redonner des marges de manoeuvre aux Etats. Encore faut-il pour cela que ces derniers ne gaspillent pas leurs leviers nationaux et leurs dernières marges de manoeuvre. En creusant les déficits et en se mettant à la merci des marchés et des banques. Mais voilà qui nous amène, inévitablement, à la triple faute – politique – de ce gouvernement.

La première faute est morale : avoir creusé les déficits publics, tout en creusant les inégalités. Par des cadeaux fiscaux aux plus riches et même en allant jusqu’à supprimer une tranche de l’impôt sur le revenu. Cette forme d’"évasion" fiscale organisée, antisociale, était déjà douteuse avant la crise. Elle est inqualifiable avec le recul.

La deuxième faute est idéologique : ne pas avoir profité du renflouement des banques en 2008 pour renforcer l’emprise de l’Etat sur le secteur financier et bancaire. Au lieu de prêter sans contrepartie, le gouvernement français aurait pu exiger des droits de veto ou prendre des participations qui auraient augmenté sa marge de manoeuvre vis-à-vis de ses créanciers. Aujourd’hui renflouées grâce aux mesures prises par l’Etat, celles-ci sont plus que jamais en position de force pour lui dicter ses conditions.

Mais la troisième faute est récente. De sommet en sommet européen, alors que l’Allemagne n’a cessé de souhaiter mettre les banques à contribution, le gouvernement français a freiné. Il en ressort un compromis bancal : l’austérité, mais sans taxe sur les dividendes bancaires permettant de renflouer les caisses des Etats européens. Du coup, où puiser ? Sur le dos des citoyens et des services publics.

Personne ne dit que l’effort ne doit pas aussi venir de là. Mais cet effort doit être mieux partagé, ou il sera injuste et révoltant. En plus d’être inefficace et mortifère pour le pouvoir d’achat et la relance.

Caroline Fourest

Sans détour | Le Monde | 16.12.11 | 15h22

Le citoyen et le droit de vote des étrangers

décembre 10, 2011

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Ainsi 61 % des Français se disent favorables au droit de vote des étrangers aux élections locales. C’est une nouvelle plutôt réjouissante dans un climat où l’instrumentalisation de ces questions atteint parfois son paroxysme. On se prend à rêver des débats sereins et constructifs sur l’immigration et la nationalité, où les arguments remplaceraient les réflexes pavloviens.

Dans cette France rêvée, on pourrait se demander s’il est judicieux de déconnecter le droit de vote local de la nationalité. Sans que Claude Guéant, le ministre de l’intérieur, vienne agiter le spectre de « maires étrangers », alors qu’il s’agit – au mieux – de pouvoir devenir conseiller municipal. Sans que l’extrême droite entame son couplet sur l’invasion. Mais aussi sans qu’une certaine gauche dégaine le soupçon de racisme envers toute personne non convaincue d’avance. Car, non, la déconnexion de la nationalité du droit de vote, même aux élections locales, n’est pas une évidence.

Dans l’absolu, c’est même un renoncement à l’un des traits marquants du modèle hérité de la Révolution française : où l’exercice de la citoyenneté est conditionné par le désir d’appartenir à la nation. Il mérite donc qu’on en discute. On peut se demander, par exemple, s’il ne vaut pas mieux faciliter l’accès à la nationalité française plutôt que de fermer cette porte, tout en laissant une fenêtre ouverte : le droit de vote aux élections locales.

On peut se demander si accorder cette concession ne contribue pas à dévaluer l’un des privilèges de la nationalité. Quitte à prendre le risque d’un retour de flamme : la revendication d’une conception plus ethnique de la citoyenneté.

On peut rétorquer que, dans un monde ouvert, la fermeture de cette petite fenêtre n’a plus beaucoup de sens. Nous pouvons tous êtres amenés à vivre et à vouloir s’investir dans un autre pays que le nôtre, sans pour autant désirer devenir membre de cette nation. Si la nationalité doit absolument continuer à structurer le droit de vote aux échéances nationales, la vie locale, elle, relève plus de la démocratie participative que représentative. Vu ainsi, permettre à des résidents de longue date de s’investir dans la démocratie locale renforce plutôt l’appartenance citoyenne.

Cette mobilité citoyenne, au coeur de la mondialisation en marche, a déjà généré des aménagements. Puisque les résidents de l’Union européenne ont le droit de voter aux élections locales en France. Dès lors, comment refuser ce droit à d’autres ? Peut-on accepter qu’un Britannique ayant acheté une maison de campagne en France puisse voter, mais pas les chibanis, ces travailleurs maghrébins ayant quitté leur pays et leur famille pour travailler dans nos usines depuis plus de quarante ans ?

Voilà qui soulève des questions passionnantes. Reste à savoir s’il est urgent d’y répondre. Traversons-nous une période où la mondialisation est vécue comme heureuse au point de donner l’envie de s’ouvrir et de s’adapter ? Ou, au contraire, une période où cette adaptation peut être vécue comme une trahison supplémentaire de l’Etat-nation, et donc générer plus de mal (la xénophobie) que de bien (l’ouverture) ? Tenir compte de ce contexte permet de se faire une idée.

Caroline Fourest
Le Monde, 3/12/11

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